Au commencement

Voilà le point final de mon voyage au pays des hamburgers. Il m’aura fallu un peu de temps pour le poser sur la feuille, le temps d’atterrir, physiquement et surtout dans ma tête.

Quitter New-York a été difficile ; j’ai pleuré – forcément ; et puis les dernières étreintes à l’entrée de JFK sous cette pluie battante, mes cheveux tout collés sur mes tempes et les gouttes ruisselant contre mon visage et tapant sur ma valise, c’était quand même tellement cliché ; si je n’avais pas pleuré toute ma scène était ratée.

Et puis maintenant, c’est fini, je suis de retour et rien n’a changé, sauf moi qui suis logorrhéique.

J’ai retrouvé ma maison et ma chambre rouge, et les pulls que j’avais laissé bien rangés dans les rayons, les étagères de livres et de films. Je me suis couchée dans mon lit mou dans lequel on s’enfonce jusqu’aux rêves. J’ai marché dans les rues de Dijon, maintenant toute belle, exhibant son nouveau tram et ses rues piétonnes. Je suis retournée dans mon petit cinéma dès le lendemain de mon arrivée, et puis au club, j’ai serré ma famille et mes amis dans mes bras. C’est bon de rentrer. On n’apprécie jamais le bercail autant que quand on revient d’un long périple. « Heureux qui comme Ulysse… »

Ma « 3A » aux Etats-Unis ne sera pas une expérience isolée. Ca y est, c’est fait, j’ai choppé le virus et c’est incurable : je veux repartir. Le monde est beaucoup trop grand pour que mes petites pattes restent en France plus d’un an. Je prévois d’ores et déjà de faire une année de césure après ma quatrième année pour découvrir un nouveau pays / continent. Caplibero aura donc très certainement des petits frères et sœurs !

Voilà pour les nouvelles. Je m’appelle Camille, j’ai vingt ans et des pâquerettes, je reviens d’Amérique mutilée mais vivante, et je continue mon chemin.

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« There is a house in New Orleans »

En posant le pied sur la terre de Louisiane, il y a une semaine de cela, j’ai entamé le dernier voyage de mon année américaine. Une arrivée de nuit dont le contraste entre la chaleur de l’air du sud et le froid coupant de l’aéroport ultra-climatisé m’a prise à la gorge. Cette fois point de couchsurfing, je m’y suis prise trop tard : nous marchons vers la maison d’amis d’amis qui ont accepté de nous héberger à la dernière minute. Ils habitent downtown, dans un des quartiers les plus vieux de la ville, et les transports en commun ne nous laissent qu’à mi-chemin entre l’aéroport et leur maison – il nous faut donc faire le reste à pied. La nuit est tiède et moite, les cheveux collent et les mains transpirent contre la poignée de ma petite valise rouge. J’expérimente pour la première fois les inconvénients climatiques liés avec la proximité de la rivière Mississippi. Ça colle, tout le temps ; le taux d’humidité est au plus haut.

Après quelques minutes de marche, les routes principales laissées derrière nous, le bruit des moteurs diminue et la population se raréfie. On arrive dans la rue Marigny, une des longues artères qui relient les quartiers du French quarter et du Bywater. On remonte la rue pendant une marche qui semble interminable. Ici et là, quelques néons clignotent à l’entrée des bars, mais pour le reste la ville est déserte. C’est que New Orleans se remet à peine de Katrina, l’ouragan terrible qui l’a ravagée en 2005 (80% de la ville furent submergés jusqu’à presque 5m en dessous du niveau de la mer, prouvant la faiblesse des constructions censées protéger la ville). Une large part de la ville a été détruite, près de 1500 personnes ont péri et les conséquences socio-économiques restent désastreuses. Huit ans après le drame, de nombreux endroits font encore ressembler New Orleans à une ville fantôme. En progressant dans la rue Marigny, j’observe les maisons dont presque une sur deux semble inhabitée ; les façades tombent en ruine et en toiles d’araignée. L’architecture très ancienne accentue encore cette impression de flotter dans un autre monde, abandonné depuis longtemps par ses habitants.

La maison est occupée par quatre anciens étudiants de Wesleyan, deux copains de passage, deux chats, un tout petit chaton, deux chiens, quatre poulets, un coq et des cafards ; et le jour de notre départ une paire d’oisillons tout jaunes est venue compléter la photo de famille. Comme Melody qui nous prête sa chambre, beaucoup de jeunes adultes s’installent à New Orleans après leurs études. Pour la plupart, il s’agit d’un moment transitoire avant de se lancer véritablement dans un projet de carrière ; rares sont ceux qui s’implantent définitivement. La ville offre de nombreux atouts pour qui se lance dans la vie, en premier lieu un marché immobilier dont les prix défient toute concurrence. De plus, elle est d’un avis unanime une incroyable source de créativité.

Le climat de la Louisiane, c’est une claque dans la gueule. L’alternance entre canicule et pluie torrentielle. Le changement s’effectue d’un coup ; en trente secondes on est trempé sans avoir compris pourquoi ni comment. Le pire, c’est sans doute la combinaison des deux. Le thermomètre qui explose alors même qu’il pleut comme vache qui pisse (évidemment, y en a que ça a fait râler). Le seul répit provient des bars qui expulsent sur les trottoirs les restes de la clim qu’ils poussent à toute berzingue. Les badauds exténués par la chaleur cuisante se pressent contre les murs pour sentir ce souffle frais béni sur leurs peaux. Heureusement, la température est bien plus clémente la nuit, ce qui permet d’agréables déambulations dans la ville animée. Vous ne sauriez cependant sortir sans votre petite laine, sans quoi l’accès à tout restaurant ou café vous serait interdit sous peine de congélation immédiate. Le pays des extrêmes, qu’y disait…
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Ce séjour aura finalement été une grande et longue marche. Khari rechignant à visiter les musées et à payer pour des visites guidées, nous avons plus ou moins passé notre temps à explorer la ville à pied, ce qui selon les locaux est une excellente démarche. Dans nos grand moments de fainéantise, ou quand le soleil s’est fait vraiment trop mordant, on a découvert les joies du « Streetcar », une sorte de tram rétro tout droit sorti des années cinquante. Les sièges de bois verni, l’absence de vitre qui laisse passer l’air frais tant attendu quand le train prend de la vitesse, les chauffeurs à l’accent à couper au couteau : tout est fait pour attendrir notre petit coeur d’homo touristicus. Les habitants de New Orleans s’enorgueillissent d’ailleurs de leur streetcar et n’hésitent pas à le prendre pour parcourir des distances qui nous ont parfois semblées ridicules. On a appris à se méfier de la réponse « oh non ! Ne le faites pas à pied, c’est beaucoup trop loin ! » quand on cherchait notre chemin. Il faut savoir que pour un habitant de New Orleans, toute distance à plus de dix minutes de marche est vraiment « beaucoup trop loin ». Et puis, à trois dollars le pass pour une journée, pourquoi ne pas s’offrir le luxe de tous ses trajets dans le délicieux streetcar ?…

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Les transports en commun sont un excellent moyen de prendre la température de l’ambiance en New Orleans. Pas de doute, c’est le Sud : la chaleur est partout, surtout dans l’attitude des habitants. On se salue sans se connaître, ce qui paraît suspect au nord est une simple marque de cordialité au sud. Il n’est d’ailleurs pas rare d’entamer la conversation avec de parfaits inconnus. Les gens m’appellent « baby / honey /darling / love / sweetheart ». C’est bien plus qu’au nord une civilisation de parole. C’est la première fois depuis mon arrivée aux Etats-Unis que je vois des hommes faire des remarques quand de jolies femmes passent devant eux. Rien de malsain ou de déplacé cependant : ce sont de simples taquineries ou marques d’admiration. J’ai eu droit à plusieurs réflexions à cause de la couleur de ma peau (plutôt rare ici) notamment un « hello cottage cheese… » (l’équivalent français serait « salut fromage blanc faisselle… », mais je vous promets, en anglais c’est plus mignon). De manière générale, les gens sont extrêmement chaleureux et gentils. Le contact est simple, c’est vraiment agréable…

Le spectre des couleurs fonce également de manière notoire. 60% de la population de la ville est afro-américaine*, ce qui s’explique par la longue histoire esclavagiste dans le sud du pays. Le ratio est le plus important downtown ; les rues plus huppées des quartiers uptown sont davantage fréquentées par une population blanche. C’est là que nous avons passé la deuxième partie de notre séjour, hébergés par une de mes amies de Wesleyan. Elle sous-louait avec quelques autres personnes un superbe appartement pour une somme semblant ridicule à la parisienne que je suis (malgré moi). L’ambiance uptown  est totalement différente. Dès que l’on s’éloigne de Saint Charles street, le calme s’impose. Le quartier possède principalement de longues avenue résidentielles, peuplées par des maisons immenses et très anciennes aux jardins entourées de grilles. De nombreux arbres tortueux jalonnent les rues et abritent des lézards caméléons et des oiseaux de toute sorte. La qualité des revêtements est tout aussi douteuse que downtown mais la frontière est nette entre les deux mondes.

C’est dans cette partie de la ville que se situent les deux universités Loyola et Tulane. En circulant sur les campus, j’ai réalisé combien ils cadraient à l’image de la vie étudiante que m’avait donnée les sitcoms et les films américains – bien plus que Wesleyan. Ils semblent beaucoup plus grands et se mêlent avec les bâtiments lambda de la ville. J’ai croisé de nombreuses maisons de fraternités caractérisées par leur nom inscrit sur les murs en lettres grecques, le mouvement des fraternités étant plus important dans les universités du sud que dans les liberal art colleges tels que Wes. Les étudiants constituent probablement la principale animation du quartier pendant l’année, mais en cette période estivale les universités étaient plutôt vides. Il devait cependant y avoir des cours ou des séminaires d’été, car si dans la chaleur du jour les rues sont désertes, elles se peuplent miraculeusement dès que la nuit tombent. Tout le monde se presse alors à l’entrée des rares troquets du quartier (et du magasin de musique trash). Les ados sur le tard font vrombir le rap dans leurs voitures cradingues en regardant les pépés en nano-jupes, et la vulgarité ne semble freiner personne.

Bref, rien à voir avec l’ambiance downtown. Dans le French quarter où j’ai passé la plupart de mes soirées, le soleil couchant cède la place aux musiciens qui en deviennent les nouveaux rois. Les jams réunissent entre deux et plusieurs dizaines de personnes dans les rues de la ville. Le jazz suinte des bars et des cafés où malgré mes non-21 ans j’ai de manière surprenante pu accéder sans trop de difficultés. L’ambiance y est irremplaçable, la musique épouse les bières et les odeurs de cigarettes dont l’usage est autorisé à l’intérieur des bars. Cela m’a souvent donné la drôle d’impression d’avoir voyagé dans un autre temps. Pendant nos déambulations downtown, on a bien sûr remonté la rue Bourbon, célèbre avenue bordant le carré français, ainsi nommée après la dynastie des rois de France. Datant de la Louisiane française, Bourbon street est aujourd’hui plus connue pour son ambiance inimitable que pour ses atouts historiques. Sorte de Time Square sudiste, elle assaille le badauds de couleurs, de bruit, d’odeurs. Les bars rivalisent de thèmes loufoques et les gens déguisés se baladent en blablatant pour obtenir quelques dollars (j’ai même vu un type exhibant un faux chien mort – et les mémères de s’exclamer « OH MY GOSHHHHH ! He really looks dead !… »). Pas question pour moi en revanche d’être acceptée sans fausse carte d’identité au sein des clubs de strip tease qui se dressent toutes les trois maisons. Les videurs regardent les passants d’un air mauvais, entourés par leurs danseuses quasi nues cambrées devant les portes.

En fin d’après-midi, les restaurants répandent dans les rues des odeurs de fruits de mer et de poisson frit qui ravissent les narines des marcheurs de ville. La nourriture de New Orleans est très réputée, particulièrement les produits de la mer, et puis « po-boys » (expression dérivée de « poor boys ») : les fameux sandwichs fait de viande ou de crevettes frites sur ce qu’ils appellent baguette ou french bread, et qui s’apparente en fait davantage à un pain blanc insipide qu’à ce que nous entendons par baguette. Il y a aussi leurs huitres, leurs recettes particulières de riz et de haricots rouges et leur pudding que je n’ai pas eu l’occasion de goûter. Comme c’est généralement le cas au Sud, l’usage de friture est très répandu. Tout se frit : viande, poisson, légumes, desserts, et même les glaces… Si, si. Je comprenais pas, au début, fried ice cream… C’est tout un concept. On s’est bien sûr arrêté au célèbre Café du monde, qui sert comme unique plat, et pour moins de trois dollars, un trio de beignets tièdes et moëlleux dont les touristes se délectent, accompagné de café ou de chocolat chaud. Et puis c’est tellement drôle de manger avec les doigts, et puis tout ce sucre glace qui finit partout sur la salopette de bébé et la moustache de grand papa… Un bonheur pour toutes les générations ! Même Khari-bougon a été conquis, après avoir été réticent pendant plusieurs jours (« pfff. It’s just fried dough. » / « C’est juste de la pâte frite »), et on y est retournés !

Les fameux beignets !

Cependant, même en restant dans le quartier à touristes, la pauvreté se fait sentir discrètement, simplement, mais souvent. Il y a beaucoup de mendiants à New Orleans, et beaucoup de fous. Des papis édentés qui parlent tout seuls dans le bus. Des pseudo artistes de rues complètement imbibés qui font tous les soirs les mêmes toiles miteuses sans parvenir à en vendre aucune. Il y a bien sûr le babacool qui a renié papa maman et qui fait la manche en se laissant pousser les cheveux, mais il y a aussi la vraie misère qui est là, bien réelle. Souvent, ce sont des personnes âgées. Des gens tout frêles qui se baladent dans le french quarter à la recherche de touristes généreux. Pourtant, la criminalité n’est pas présente en excès. Bien sûr, il y a de la délinquance ; j’ai moi-même assisté au lâche vol d’un portable à une touriste qui l’exhibait un peu trop ostensiblement à la terrasse du Café du monde – s’en est suivie une course poursuite magistrale au terme de laquelle un petit danseur de claquettes a triomphalement rapporté le téléphone à sa propriétaire sous les applaudissements de la foule rassemblée autour d’elle, puis les flics ramenant menotté le pauvre voleur – redoublement d’applaudissements – mais rien de bien méchant. Malgré la mauvaise réputation des quartiers pauvres de New Orleans, l’ambiance est bien moins craignos que dans certaines parties de New-York ou de Paris.

Dans l’avion qui m’a reconduite à Boston, je n’ai pu m’empêcher d’être un peu triste de quitter cette ville magique. En regardant Khari manger ses cookies-avion en observant la Louisiane s’éloigner par le hublot, j’ai repensé à toutes ces rues, toutes ces notes, toutes ces couleurs, la sensation un peu frustrante de ne pas avoir tout vu. Mais finalement, tant mieux. Ca me donnera une bonne excuse pour revenir.

* statistiques du ministère du commerce américain http://quickfacts.census.gov/qfd/states/22/2255000.html

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