In memoriam

Article beaucoup moins drôle cette fois. Il m’a fallu beaucoup de temps pour l’écrire, j’avais sans doute besoin de prendre du recul, d’attendre un peu pour ne pas écrire à vif, pour avoir eu le temps de digérer l’affaire et de réfléchir raisonnablement à ce sujet.

Mon ami Noah s’est donné la mort le mois dernier, le 19 mars. Peut-être vous souvenez vous de lui, j’en ai parlé il y a quelques temps. Je l’ai rencontré par le biais de mon cours de photo, on avait beaucoup sympathisé et on passait pas mal de temps ensemble à la fin du semestre dernier. Cet hiver il nous a accueillis avec Khari, dans sa maison de Los Angeles, où il nous a impressionnés par ses qualités de jongleur. Il me parlait toujours en français, trop content de pouvoir à nouveau pratiquer la langue qu’il avait apprise pendant son année d’échange à Paris quand il était au lycée. Ça me gonflait, d’ailleurs, j’avais pas du tout envie de parler français. Il trouvait hilarant que « flic » et « fric » s’écrivent quasiment pareil mais veulent dire des choses aussi différentes, et d’ailleurs il se plantait à chaque fois – « Camille, faut qu’on se casse, y a les FRICS!! ». Sans rire, c’est vraiment arrivé plusieurs fois, vu qu’on partait souvent en trip photo tous les deux et que généralement on se retrouvait toujours là où on n’aurait pas du tout dû être.

C’était aussi le plus mauvais conducteur de voiture manuelle que j’aie rencontré dans ma vie. Pour vadrouiller on piquait toujours la voiture de mon voisin, manuelle donc, et il s’était mis dans le crâne qu’il fallait qu’il sache conduire ce type de voiture (c’est très hype en Amérique). Maux de cœurs assurés. Pas faute de lui avoir offert de prendre le volant, mais non, « c’était pas sa voiture donc il préférait quelqu’un qui soit vraiment sûr de sa conduite ». …Blurp.

J’ai été parmi les premiers à apprendre la nouvelle, à deux heures du mat, dans le hall de l’hôtel de Porto Rico où j’essayais désespérément de faire marcher skype. Une annonce sur facebook. Noah rayé de la carte. Bam.

Honnêtement, ça faisait un moment que je ne lui avais pas parlé. On s’était disputés très violemment pendant les vacances d’hiver parce que je me faisais beaucoup de souci à son sujet et que je n’avais pas pu tenir ma langue avec lui. Il souffrait d’une forme bizarre de dépression qui l’empêchait même parfois d’agir normalement, de travailler, de mettre les mots côte à côte pour former des phrases. J’ai longuement parlé avec sa mère de mes inquiétudes, sa pauvre maman, qui en pleurait déjà. Mais on ne peut pas aider les gens contre leur gré. Quand j’ai compris qu’il avait décidé de demeurer inatteignable, s’il le fallait par la voie de la violence et de l’agressivité, j’ai baissé les bras. Par la suite j’ai appris que je n’étais pas la seule. Il était en froid avec la plupart de ses amis qu’il avait progressivement poussés loin de lui.

Ayant décidé de quitter Wesleyan au milieu du deuxième semestre, sans prévenir personne, je n’aurai jamais revu le vrai Noah, celui qui était mon pote avant de se transformer en fantôme errant dans Wesleyan.

J’ai eu beaucoup de mal à pleurer. Je crois que pour moi il était déjà un peu parti, en fait il était parti depuis janvier. Ce qui me faisait mal, c’était surtout de repenser à sa mère. A la détresse ultime d’une maman qui voit son petit couler entre ses doigts. A l’absurde : pourquoi ? Pourquoi un garçon de vingt ans, beau et talentueux, peut un jour décider d’en finir avec la vie ? Pourquoi la maladie est tombée sur lui, lui, et pas sur moi ou n’importe quel trou du cul, hein ? J’ai repensé à Camus et son mythe de Sisyphe, même si c’est loin et je crois que je mélange un peu dans ma tête. « Il n’y a qu’un problème vraiment sérieux : le suicide », il disait. Il voyait ça comme la résolution de l’absurdité de la vie. Pour moi, c’est surtout résoudre l’absurde par l’encore plus absurde. Enfin. Noah a choisi ça plutôt que la révolte. Je sais même pas s’il avait lu le bouquin. Ce couillon. Quand je pense que trois jours avant il arrivait sur le podium d’un marathon.

On a organisé une cérémonie à sa mémoire avec l’aide du rabbin de l’université et des autres amis proches. C’était très beau. Les étudiants qui prennent la parole pour raconter leur Noah, et Sasha, ma chère prof de photo, qui prononce son discours en commentant les images qu’il avait faites au premier semestre, s’arrêtant sur son chef d’œuvre, une photo qu’il avait prise de moi dans un camion abandonné – elle l’avait tant aimé qu’elle lui avait proposé de lui acheter. On a décidé de faire suivre la cérémonie par une exposition de son travail accompagnée d’une buffet de dumplings, les genres de beignets asiat qu’il pouvait manger jusqu’à se faire exploser l’estomac.

Alors oui, il y a eu beaucoup de larmes. Tout le monde s’est mis à aimer Noah, qui est devenu un quasi-saint. C’est fréquent, quand les gens meurent. Il sont soudain très aimés et ont beaucoup plus d’amis. Mais c’est pas grave. Il restera toujours dans le souvenir des vrais. Il y a pas mal de choses pour lequel je lui en veux encore. Pour lesquelles, vivant ou mort, il reste un petit con. Mais tout petit con qu’il est, ou qu’il fut, c’est aussi un ami formidable qui appartient à une période spéciale de ma vie et qui restera toujours logé dans un petit bout de mon coeur.

Demain, un mois. La boucle est bouclée. La vie continue, les gens vivent, marchent, rient, pleurent et font l’amour, il y a toujours des fourmis dans l’herbe et des nuages dans le ciel – mais la chambre de Noah dans « Russian House » est définitivement fermée.

A toi la paix, l’ami.

J’espère que là haut, il n’y a pas trop de frics.

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