Thanksgiving in Milton – part 2

Le lendemain, l’orgie continue. Après les plaisirs culinaires vient l’essorage de porte-feuille, communément appelé « Black friday ». Les soldes ultimes. Le jour où toute l’Amérique (ou presque) est dans les magasins. Juste pour voir, je me pointe avec Khari dans une rue commerçante de Boston avec l’espoir de me trouver une robe noire pour le concert d’Ebony singers de la semaine prochaine. Les boutiques me semblent étrangement calmes, loin de l’enfer consumériste que j’avais pu imaginer. Ca ne pouvait pas mieux tomber. C’est aussi que les soldes ont commencé à minuit et que la majorité des shop-maniaques s’est jetée sur la viande fraîche bien plus tôt que nous, sombres fainéants. On en profite donc pour flâner dans Boston et lutter désespérément contre la glaçonification ambiante. La ville est bien moins rigolote que New-York. C’est très propre-sur-soi, plutôt friqué, ça ressemble à l’Europe en matière d’urbanisme (petites rues entrelacées etc). Mais j’apprécie néanmoins les déambulations. Je mitraille à peu près tout, gardant à l’esprit mon devoir de 300 photos dû pour lundi.

A la fin de l’après-midi, on rejoint Ned, l’ami de lycée de Khari, rencontré au début du séjour. Cerveau brillant, étudiant à Harvard, bonne tronche et grand sourire. L’idée est de rejoindre Lauren, une autre amie de lycée, pour la soirée. Khari m’a appris qu’elle a récemment déménagé dans une « maison de punks ». Inutile de vous décrire mon excitation à l’idée des photos que je pourrais en tirer – contrairement à Ned, qui est très loin de l’enthousiasme. On rejoint donc Lauren. Minuscule, rachitique, cheveux gras en bataille sur des yeux drogués à moitié fermés, elle lève doucement son t-shirt crado pour nous montrer son nouveau tatouage. Après ses mains, ses bras, ses jambes, elle s’est attaquée à son ventre où trône une magnifique panthère-serpent léchant sa peau de la poitrine à l’aine. Du meilleur goût. Les présentations faites (Camille, Panthère serpent, enchantée), on marche en direction de son resto libanais pour attraper quelques falafels, elle parle peu, je la regarde. C’aurait pu être une jolie fille, pensai-je. Son visage a quelque chose de très félin. Mais de très éteint aussi – trop, trop de weed. Elle a arrêté ses études et bosse parfois dans un petit cinéma ; le reste du temps, rien. Assis à une table du restau, je tente de l’interroger sur sa vie ; mais au bout de quelques minutes d’efforts pour la faire parler je m’emmerde et je retourne à Khari et Ned.

Repus, on se dirige transis de froid vers la punk-coloc. Lauren m’a dit au moins quarante fois que probablement les gens ne voudraient pas de mes photos, mais peu importe, j’acère mon appareil.

En ouvrant la porte de la maison, une vague de puanteur envahit mes narines. J’entre dans la cuisine ; je pénètre – encore – dans un monde nouveau. L’air putride mélange une odeur de crasse, de cigarette, odeur de weed, odeurs d’aisselles, odeur de mort. La cuisine – le chaos. Impossible de circuler. Les tables sont couvertes de papiers, de plastiques, de restes de nourriture pourrissant ici depuis probablement des semaines, de couverts sales, de traces de gras et de poussière. Le sol est noir. Dans l’évier croupissent des montagnes de vaisselles dont les restes de nourriture n’ont même pas été retirés. Pas de signe de savon ou de produit vaisselle, seule une éponge noire de crasse flotte au sommet du monticule d’assiettes. Même le plafond est couvert d’objets suspendus qui se battent avec les toiles d’araignées. Au fond de la pièce, une fille blonde pleine de dreads est assise à une table, son ordinateur juché sur un monticule de déchets.

Les garçons suivent Lauren dans sa chambre et je reste dans la maison, abasourdie par les informations que mes yeux captent.

A un certain moment, prise d’une terrible envie de pisser, je me dirige vers la salle de bain. Ce que j’y découvre dépasse l’entendement. Le lavabo et le sol à proximité sont couverts d’épais poils noirs, de cotons tiges usagés, de mouchoirs sales, de bouteilles vides de produits d’hygiène. Des coulures de dentifrices et résidus de nourritures pourrissent sous le robinet. Les toilettes, remplis d’excréments et de papier – papier hygiénique, mais aussi journaux déchirés et mouchoirs usagés – sont noirs de crasse. Sur le sol traînent quelques tampons usagés. Quant à la baignoire, littéralement infiltrée de poussière, elle semble ne pas avoir été utilisée depuis des années (supposition vérifiée quand je me rend compte que l’eau du robinet ne coule pas). Je n’ose même pas photographier tant je me dis que je vais pousser ma mère vers la crise cardiaque si ça lui passe sous les yeux. En tout cas, j’irai pisser dehors.

Dans le salon-chambre, un tas d’humains s’entasse dans des matelas puants. Ils jouent – mal – de la guitare en caressant leurs chiens, chiens qui, curieusement, sont la partie la plus propre et brillante de la maison. « Tu es musicien professionnel ? » demandai-je au premier garçon. « Plus ou moins », répond-il. Il a pas saisi l’ironie de ma question. « Je suis un peu professionnel tout ». Diantre.

Bref aperçu du sous-sol. La maison accueillant des performances musicales depuis plusieurs décennies, les murs décrépis sont couverts de tags et de dessins en tous genre. A nouveau, des milliers d’objets s’entassent sur le sol, sur les matelas tachés, contre les murs (y compris les plus loufoques : j’ai trouvé des statuettes africaines à côté d’un soutien-gorge, de stylos sans bouchons et d’archets cassés). Les instruments, quand ils sont entiers, sont sans aucun soin laissés les uns contre les autres, mais personne ne semble s’en offusquer.

Tout ça m’attriste, finalement. Une fois passé l’effet de surprise, je regrette que les habitants de cette maison se contentent de la détruire. Ça devait être une belle maison, à l’origine. Large pièces, bonnes proportions, belles dispositions. Un immense gâchis.

Cédant à Ned qui me supplie du regard depuis qu’on est entrés ici, je donne finalement le signal pour qu’on lève le camp. Le retour à l’air libre procure un plaisir inespéré, bien que l’odeur terrible semble nous poursuivre tandis qu’on prend le chemin du retour vers la maison de Khari. L’impression que la crasse s’est infiltrée dans nos corps.

Back from chaos.

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1 commentaire (+ vous participez ?)

  1. Pascale
    Nov 30, 2012 @ 21:49:52

    Sombre et mortifère Bohème

    Réponse

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