Runaway racism

Dans la période suivant Fall Break, chaque étudiant a reçu dans sa boîte mail un certain nombre de messages provenant de Public Safety, la micro police de Wesleyan. A chaque fois, Public Safety nous informait d’une nouvelle agression ou tentative d’agression sur des élèves, ayant eu lieu généralement tard dans la nuit, spécialement pendant les week-ends. Les mails avaient tous la même forme : brève citation des faits, description de / des agresseurs, appel à la collaboration des étudiants. Les alertes se sont succédées dans un intervalle de deux à trois jours.

Au départ, personne ne s’est inquiété outre mesure. Ces mails sont monnaie courante à Wesleyan, et d’ordinaire les élèves leur prêtent une légère attention et passent à autre chose. Cependant, auparavant, ils apparaissaient épisodiquement, comme un incident malheureux. C’est pourquoi la régularité des trois derniers a alarmé la plupart d’entre nous. Et ceux qui se sont alarmés n’ont pas manqué de remarquer que chacune des descriptions des agresseurs était toujours du type « mâle afro-américain, telle taille ».

Quelques jours plus tard, les murs de Usdan se sont couverts d’affiches. Tous les étudiants blacks de Wesleyan se sont pris en photo et placardés sur les murs, leur image précédant l’inscription: « mâle afro-américain, telle taille : IL CORRESPOND A LA DESCRIPTION » – allusion à ces mails, sous-entendu : on désigne volontairement une partie de la population comme étant toujours responsable des dommages ayant lieu dans cette école – et une invitation à un meeting pour discuter le problème de la cohabitation des races sur le campus.

Je ne me suis pas rendue à ce meeting.

A vrai dire, ma première pensée, même si je me suis gardée de l’exprimer, fut de trouver démesurée la réaction des étudiants « de couleur », comme ils aiment à s’appeler. Après tout, si tous les agresseurs étaient effectivement afro-américains, je ne vois pas 1. pourquoi on le cacherait, et 2. en quoi il est raciste d’en informer la communauté étudiante. J’ai un peu eu l’impression de me retrouver en France où on ne peut prononcer le mot « arabe » ou « noir » sans être mené menottes aux poings sur le banc des accusés.

Mais bon. Je me suis aussi dit qu’inviter les gens à débattre de ce genre de truc, c’est toujours une bonne chose.

Le meeting a eu lieu, les affiches ont progressivement été recouvertes par d’autres, et j’ai oublié cet épisode.

Quelques jours plus tard, j’ai été interpellée par le statut facebook d’un de mes amis. Il y relatait : “Paulie Lowther was assaulted by Public Safety last week for « intruding » at Freeman Athletic Center because he « fit the description ». Despite the fact that he presented them with his Wes ID they gave him a concussion and neglected to inform his parents or his advisor. His dean simply stated that he was « feeling under the weather ». As of now Wesleyan is attempting to separate him from the university for trespassing. They are also attempting to keep us, the students from hearing about this. I can’t allow this to happen. We can’t allow this to happen. Let everyone know. Nothing will change until Wesleyan’s reputation is in danger. « An injustice anywhere, is an injustice everywhere ».”

En bref, un des étudiants blacks de Wesleyan a été passé à tabac par des membres de Public Safety parce qu’il correspondait à la description des agresseurs. Et dans les jours qui ont suivi, l’université a essayé de le tenir éloigné du campus afin que rien ne se sache dans la communauté étudiante.

Là, ça a commencé à m’inquiéter. Et plus encore que l’acte des mecs de Public Safety, la réaction de l’administration. Leur volonté de cacher cet abus. Ce qui m’embête vraiment là-dedans, ce n’est pas tant que Public Safety cache en son sein un ou deux malades, ou que deux types aient déconné à un moment donné. Ça arrive dans chaque corps de police, et la seule nouveauté est que Public Safety n’est pas une exception. Cependant, le fait que l’université n’ait pas jugé nécessaire de présenter ses excuses à l’étudiant en question, de suivre l’affaire, de rendre l’incident et ses conséquences publics, et d’exprimer avec force son désaccord avec ce genre de méthodes, là est le véritable scandale. Nous sommes supposés être une des universités les plus ouvertes du pays. Comment ce genre de lâcheté peut-il toucher une administration qui se veut moderne, tolérante, absolument opposée à toute forme de discrimination, qui promeut l’égalité et la justice, qui s’enorgueillit du bon climat du campus et se vante des efforts faits dans ce sens ?

J’ai supposé que ce genre de post ferait rapidement le tour de facebook, puis le tour du campus, que tout le monde en parlerait et hurlerait et que la hiérarchie ferait quelque chose. Mais non.

Pendant quelques jours, l’université est restée curieusement silencieuse. Cependant, l’incident a commencé à s’immiscer de plus en plus fréquemment dans les conversations. C’est lors de l’une d’elles que j’ai appris l’existence de wesacb.net, un site anonyme, parallèle au réseau internet de Wes, au contenu peu recommandable – qui dit anonyme dit aussi sans limite. L’amie avec laquelle je discutais de tout ça, surprise de ma réaction vive à la suite de ces événements, m’a conseillé d’aller faire un tour sur le site, m’assurant que ça m’ouvrirait les yeux sur un paquet de sales aspects de Wesleyan. Je me suis donc exécutée. Et me suis trouvée face à une accumulation de post non-seulement racistes, mais aussi homophobes, antisémites, misogynes etc. Des phrases d’une violence inouïe. D’une incroyable bêtise.

Le site est anonyme, je me suis dit. Donc aucune preuve qu’il s’agisse vraiment d’étudiants de Wesleyan. D’un autre côté, aucune preuve du contraire. Mais comment est-il possible que Wesleyan, dont la surface est si lisse, recèle en-dessous tant de pourriture ? J’ai eu de plus en plus l’impression que quelque chose ne fonctionne pas. Qu’il y a un vrai gros ver dans le fruit.

A quelques jours de cela, un grand meeting à l’initiative des corps étudiants a été organisé. Partant de ces trois événements, il s’agissait à nouveau de débattre du problème de la cohabitation des différentes races sur le campus, permettant un dialogue entre le public et le panel choisi pour introduire la conférence. Le panel était composé du chef de Michael Roth, le président de l’université, de trois élèves, du chef de Public Safety, et de deux professeurs.

Cette fois je m’y suis rendue.

La salle était comble. Comme les chaises ne suffisent pas, les gens s’asseyent par terre, se tiennent contre les murs ou se pressent au fond de la salle. Le public est éclectique : une vaste majorité d’étudiants bien sûr, mais aussi un max d’inconnus au bataillon. Noirs, blancs, jaunes, bleus, il semble que chaque « race » (mot dont ils sont friands ici) se sente concernée par le problème.

Le débat commence par l’introduction du panel. Chacun se lance dans une grande tirade afin de présenter les faits, les causes et les buts du meeting.

…Le festival du vide, le retour.

Je me demande toujours s’ils avaient préparé quelque chose à dire ou si cet amoncellement de vide est sorti directement de leur cervelle. Anyway. Michael Roth s’est mis à déblatérer à propos de wesacb, se lamentant de ô combien c’était un scandale, du fait qu’il n’allait jamais sur ce site avant, qu’il y était allé une fois quand il avait entendu parler de l’affaire, et que vraiment c’était incroyable que des étudiants puissent écrire ce genre de chose et encore plus incroyable que des étudiants aient envie de les lire. Il a clôt son discours par une phrase du genre : « Vous avez qu’à ne pas aller lire ce genre de chose » qui a soulevé moult protestations dans la salle. Les étudiants, chacun dans son style (mélodramatique / agressif / marrant-cool) se sont contentés de broder autour du thème « le racisme ambiant m’énerve / m’attriste / me bouleverse / me choque / me scandalise (bref : le racisme c’est mal)». Chaque lamentation étant bien entendue suivie d’un tonnerre d’applaudissements.

Bon.

Le pauvre type de Public Safety, visiblement celui dont les capacités linguistique sont les plus limitées, s’est contenté de faire son job : admettre les dérives de son équipe sans trop accuser quiconque. A quoi les étudiants du panel se sont empressés de remédier de façon assez violente. Voyant que les membres de l’administration, au lieu d’avoir une discussion constructive sur les causes / conséquences / mesures à prendre, commençaient à transformer le meeting en grand tribunal-lynchage contre « P safe’ », la maîtresse de cérémonie à tenté de donner la parole au public.

J’ai serré les mains très fort et prié pour que quelqu’un élève le débat.

Mais non.

Derrière le micro, une ligne impressionnante d’élèves attendant leur tour pour témoigner s’est progressivement mise en place. Et quels témoignages. Chacun y va de son anecdote, de son opinion sur les différentes affaires (toujours du même style « je suis profondément choqué(e) par…. ». Finalement, l’expression d’une très grande frustration. Les histoires allant de plus en plus dans le pathos, le public s’excite évidemment à leur mesure. C’est une surenchère de soupirs d’indignation, d’applaudissements hystériques et de protestations outrées.

Mais de fond, que nenni.

A mon sens, s’il est légitime de s’insurger contre le racisme qui, bien que camouflé, existe bel et bien au sein du campus, y passer deux heures est une perte de temps. Ces gens-là sont présents, et on ne les changera pas. Je crois dur comme fer que les conférences et meetings de tolérance n’ont absolument aucun impact sur les esprits de ce genre. D’abord parce que la population qui se rend aux discussions est déjà convaincue par les discours anti-discriminatoires et ne fait que se complaire dans sa propre vision des choses. Ensuite parce que le racisme est irrationnel. Il appartient au domaine de la pulsion, de l’animal. Aucun discours construit et censé ne peut donc en saper les fondations.

Par conséquent, je trouve faible l’intérêt à débattre sur le champ des idées ou à tenter de changer les mentalités. Pour moi, il s’agissait d’aborder le(s) problèmes sous l’angle de la loi. Autrement dit :

  1. Comprendre en quoi la situation sort du commun et transgresse les règles de base du fonctionnement de l’université.
  2. Prendre des mesures spécifiques et adéquates, punir là où il est nécessaire de punir, et rendre les conséquences publiques (dans la mesure où la totalité de la communauté étudiante est concernée, et en d’autres termes, menacée).
  3. Décider de mesures concrètes pour éviter la reproduction de ces dérives.

Je suis repartie du débat extrêmement frustrée. Extrêmement inquiète, aussi, quand je me suis rendue compte que la plupart des étudiants l’ont trouvé formidable. Que la bien-pensance gagne bien plus les cœurs qu’une réelle réflexion.

Qu’il est facile de manipuler les esprits, ai-je pensé. Qu’il est simple de faire croire à une tribu de jeunes chiens qu’on leur rend leur liberté parce qu’on allonge leur laisse…

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3 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Pascale
    Nov 20, 2012 @ 20:04:39

    Merci pour cet article percutant…
    As tu échangé à ce sujet avec les autres étudiants étrangers?

    Réponse

  2. F*
    Nov 21, 2012 @ 05:32:38

    Oui, partager. Mais il y des mots qui ont la vie dure…
    Charles Darwin a démontré que les RACES (humaines) n’existent pas. De reykjavik au Cap, on rencontre toutes les couleurs…
    En tout cas, merci Camile pour ces partages et réflexions.
    Bises. Francis

    Réponse

  3. caplibero
    Nov 21, 2012 @ 17:25:39

    Et pourtant, c’est un mot tellement courant ici… Comme quoi la linguistique est parfois retardée…

    Réponse

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