Elections US, le festival du vide

Mardi 6 novembre 2012. 8h30 du matin. Je traverse Foss Hill pour aller prendre mon petit déj – le campus est désert. Ça pince. L’herbe est déjà toute blanchie ; ça y est, c’est le temps des premiers givres. A l’instant où je passe devant la chapelle, les cloches sonnent ; quelques coups lourds, solennels, les oiseaux s’en envolent à grands bruissements d’ailes. On dirait presque une scène de film. A cette pensée je me surprends à sourire. Voilà dignement célébré l’aube de cette journée particulière. Soufflant, grelottant, je m’emmitoufle dans mon manteau et accélère le pas.

Usdan est décoré aux couleurs américaines. Partout des stickers : VOTE!. Oui, américain, cours, vas donc voter. Aujourd’hui ce n’est pas ton pays dont tu décides le sort, mais bien le monde entier.

Pour être honnête, je n’ai qu’une idée confuse des réalisations d’Obama pendant ses quatre années de mandat. Mais j’ai fait mon boulot comme si moi aussi, j’allais déposer mon bulletin dans l’urne : j’ai suivi les débats, lu un minimum de presse, j’ai évité Fox news, j’ai prêché la bonne parole. Je me sens aussi impliquée que les autres. Tous les visages sont anxieux et groupés devant l’écran géant installé au milieu de Usdan spécialement pour jacasser toute la journée.

Comment se sont-ils fait leur opinion? Mystère. La politique à Wesleyan reste une de mes grands interrogations. Étudiant au sein d’un liberal art college, mes fellows camarades sont à 85% démocrates, 14% se réunissent dans la caste « je ne sais pas / je m’en fous / je vote pas, les politiques sont tous pourris » ; 1% (et encore, même pas sûr) potentiellement tentés par la pieuvre républicaine, mais ceux-là le disent vraiment tout bas. A sciences-po, je ne me suis jamais considérée comme une élève très politisée. J’avais même un peu tendance, j’avoue, à lorgner vers les 14%. Mais à sciences-po, aussi, la politique est partout. Le moindre partage de sandwich ne peut s’effectuer sans évoquer le dernier projet de loi de M. Tartempion ou la dernière gaffe du ministre X. Ce qui est, à la longue, un peu gavant – du moins pour quelqu’un comme moi dont la vie tourne aussi autour d’autres sujets. Pour autant, Wesleyan est à peu près l’exact inverse. Réputé pour être un des collèges les plus politisés des États-Unis, elle m’avait fait imaginer un sciences-po version Barack, les disputailles UMPS en moins. Mais non. Je n’ai pas eu une seule conversation poussée sur la politique américaine depuis mon arrivée ici, à part avec un de mes potes à tendance 1% sur la gratuité de la contraception, et une ou deux blagounettes sur les chevaux et les baïonnettes. Je me suis même surprise à essayer de provoquer le truc, de les pousser dans leurs retranchements, mais je n’ai droit qu’à deux réactions hiérarchiquement aussi inintéressante l’une que l’autre :

  1. l’évitement poli type 14% (« c’est tellement compliqué, j’ai du mal à avoir une opinion là-dessus », « je suis teeeeellement déçu par la politique que je ne m’y intéresse plus », blablabla etc etc etc.)
  2. l’abêtissante généralité (« je veux pas que l’Iran nous balance une bombe nucléaire sur la tête »)

…Autant vous dire que j’ai vite baissé les bras. Je ne sais pas si c’est par ignorance, peur de la confrontation, ou désintérêt pour la politique (mais alors comment expliquer tous ces étudiants qui arborent des t-shirts Obama 2012 ?), mais le Wes-eux est incapable d’argumenter sérieusement sur des sujets sérieux. Ils sont pourtant nombreux dès que la télé à Usdan s’allume sur le blabla des journalistes, y compris lors du dernier débat – bien qu’en fait de débat il ne se soit agi que de confronter aberrations et généralités : pas de fond surtout, les gens s’en branlent ; mais des grosses bourdes et des méchantes piques, ça oui, ça fait marrer. Au moins, eux, ils ont des vrais pubs pour leur candidats. Au milieu des produits pour laver le sol, des sodas et autres lingette démaquillante, vous trouvez des publicités en faveur d’untel ou d’untel. Pour moi française, ça sonne presque propagande URSS.

Bref. A défaut de conversations enrichissantes et de débats de fond, je suppose que les étudiants se sont tous, en privé, ardemment plongés dans les analyses politiques et les journaux d’investigation, tout en ayant la pudeur de garder leurs conclusions pour eux.

Et qu’importe, après tout : en ce jour d’élection, c’est l’effervescence. Je sens moi-même cette légère excitation qui survient lorsque toute une communauté a la sensation de vivre ensemble quelque chose de grand, d’important, quelque chose dont on se souviendra longtemps après. J’ai volé un chapeau en plastique aux couleurs de l’Amérique et des autocollants Vote!. J’ai fait comme les autres et rivé des yeux bovins sur l’écran crachant les derniers sondages quelques heures avant les résultats. J’ai même un peu flippé à l’idée que mon pays d’aujourd’hui puisse être gouverné par un ayatollah de l’entreprise. J’étais à fond.

Le soir, j’ai rejoint mes potes à Farm House pour regarder l’épluchage des résultats État par État. Vautrée contre Khari sur le canap’, partageant sa chaleur au milieu des copains empullés et encouverturés, j’endure les hurlements hystériques à chaque nouveau résultat. Les odeurs de pop corn et de pizzas se mêlent aux soupirs d’énervement suscités par les bugs de la télé. Entre toutes les annonces, les mêmes prédictions incroyablement inutiles : en matière d’emmerdement maximal les US et la France, c’est kifkif. Bilan des courses : deux heures d’ennui. 23h30, je m’endors à moitié sur l’épaule de Khari. J’ouvre brièvement les yeux de temps à autres. Et puis la tension monte. Le nombre de sièges obtenus par les deux candidats augmente progressivement. Barack passe devant… ET ÇA Y EST. BARACK CHAMPION DU MONDE. Tout le monde hurle, le champagne coule, mes tympans explosent ; en moins d’un quart de seconde je suis soulevée, bousculée, enlacée, étouffée par quinze étudiants au bord de la crise. J’en perds mon chapeau en plastique. Le temps de retrouver ses esprits, on commande de nouvelles pizzas, on passe tous les coups de fils nécessaires, on rit, on pleure. Et puis chacun rentre tranquillement chez soi. Élections américaines 2012, I was there : copains, pizzas, champagne, deux heures d’ennui, deux minutes d’hystérie.

Demain tout sera revenu à la normale. Les étudiants vont retourner à leurs études, les autocollants vont progressivement disparaître, le nom de Romney abandonnera très vite les discussions. On continuera de se plaindre, parce que quand même, il faut bien.

Demain, le festival du vide sera lézardé par l’anniversaire d’Albert Camus. J’irai donc poser un cierge à la bibliothèque.

Demain, le givre sera balayé par les premiers flocons. Qui grossiront petit à petit. Formant une couche blanche sur le sol de Wesleyan. Le vent soufflera, doucement d’abord, puis de plus en plus fort. Le ciel se couvrira de grisaille et la température chutera brutalement. Après l’ouragan, la tempête de neige. Crazy climat, tome 2. Mais ceci est une autre histoire.

Je vous laisse avec les photos :

1. De la soirée élection à Farm House

2. Du lendemain post-tempête de neige (premières neiges : la France est une TAFFIOLE).

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1 commentaire (+ vous participez ?)

  1. Pascale
    Nov 08, 2012 @ 20:52:41

    Barack Champion du monde?!!!!!!!!!!
    Et la Chine?

    Réponse

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