Thanksgiving in Milton – part 2

Le lendemain, l’orgie continue. Après les plaisirs culinaires vient l’essorage de porte-feuille, communément appelé « Black friday ». Les soldes ultimes. Le jour où toute l’Amérique (ou presque) est dans les magasins. Juste pour voir, je me pointe avec Khari dans une rue commerçante de Boston avec l’espoir de me trouver une robe noire pour le concert d’Ebony singers de la semaine prochaine. Les boutiques me semblent étrangement calmes, loin de l’enfer consumériste que j’avais pu imaginer. Ca ne pouvait pas mieux tomber. C’est aussi que les soldes ont commencé à minuit et que la majorité des shop-maniaques s’est jetée sur la viande fraîche bien plus tôt que nous, sombres fainéants. On en profite donc pour flâner dans Boston et lutter désespérément contre la glaçonification ambiante. La ville est bien moins rigolote que New-York. C’est très propre-sur-soi, plutôt friqué, ça ressemble à l’Europe en matière d’urbanisme (petites rues entrelacées etc). Mais j’apprécie néanmoins les déambulations. Je mitraille à peu près tout, gardant à l’esprit mon devoir de 300 photos dû pour lundi.

A la fin de l’après-midi, on rejoint Ned, l’ami de lycée de Khari, rencontré au début du séjour. Cerveau brillant, étudiant à Harvard, bonne tronche et grand sourire. L’idée est de rejoindre Lauren, une autre amie de lycée, pour la soirée. Khari m’a appris qu’elle a récemment déménagé dans une « maison de punks ». Inutile de vous décrire mon excitation à l’idée des photos que je pourrais en tirer – contrairement à Ned, qui est très loin de l’enthousiasme. On rejoint donc Lauren. Minuscule, rachitique, cheveux gras en bataille sur des yeux drogués à moitié fermés, elle lève doucement son t-shirt crado pour nous montrer son nouveau tatouage. Après ses mains, ses bras, ses jambes, elle s’est attaquée à son ventre où trône une magnifique panthère-serpent léchant sa peau de la poitrine à l’aine. Du meilleur goût. Les présentations faites (Camille, Panthère serpent, enchantée), on marche en direction de son resto libanais pour attraper quelques falafels, elle parle peu, je la regarde. C’aurait pu être une jolie fille, pensai-je. Son visage a quelque chose de très félin. Mais de très éteint aussi – trop, trop de weed. Elle a arrêté ses études et bosse parfois dans un petit cinéma ; le reste du temps, rien. Assis à une table du restau, je tente de l’interroger sur sa vie ; mais au bout de quelques minutes d’efforts pour la faire parler je m’emmerde et je retourne à Khari et Ned.

Repus, on se dirige transis de froid vers la punk-coloc. Lauren m’a dit au moins quarante fois que probablement les gens ne voudraient pas de mes photos, mais peu importe, j’acère mon appareil.

En ouvrant la porte de la maison, une vague de puanteur envahit mes narines. J’entre dans la cuisine ; je pénètre – encore – dans un monde nouveau. L’air putride mélange une odeur de crasse, de cigarette, odeur de weed, odeurs d’aisselles, odeur de mort. La cuisine – le chaos. Impossible de circuler. Les tables sont couvertes de papiers, de plastiques, de restes de nourriture pourrissant ici depuis probablement des semaines, de couverts sales, de traces de gras et de poussière. Le sol est noir. Dans l’évier croupissent des montagnes de vaisselles dont les restes de nourriture n’ont même pas été retirés. Pas de signe de savon ou de produit vaisselle, seule une éponge noire de crasse flotte au sommet du monticule d’assiettes. Même le plafond est couvert d’objets suspendus qui se battent avec les toiles d’araignées. Au fond de la pièce, une fille blonde pleine de dreads est assise à une table, son ordinateur juché sur un monticule de déchets.

Les garçons suivent Lauren dans sa chambre et je reste dans la maison, abasourdie par les informations que mes yeux captent.

A un certain moment, prise d’une terrible envie de pisser, je me dirige vers la salle de bain. Ce que j’y découvre dépasse l’entendement. Le lavabo et le sol à proximité sont couverts d’épais poils noirs, de cotons tiges usagés, de mouchoirs sales, de bouteilles vides de produits d’hygiène. Des coulures de dentifrices et résidus de nourritures pourrissent sous le robinet. Les toilettes, remplis d’excréments et de papier – papier hygiénique, mais aussi journaux déchirés et mouchoirs usagés – sont noirs de crasse. Sur le sol traînent quelques tampons usagés. Quant à la baignoire, littéralement infiltrée de poussière, elle semble ne pas avoir été utilisée depuis des années (supposition vérifiée quand je me rend compte que l’eau du robinet ne coule pas). Je n’ose même pas photographier tant je me dis que je vais pousser ma mère vers la crise cardiaque si ça lui passe sous les yeux. En tout cas, j’irai pisser dehors.

Dans le salon-chambre, un tas d’humains s’entasse dans des matelas puants. Ils jouent – mal – de la guitare en caressant leurs chiens, chiens qui, curieusement, sont la partie la plus propre et brillante de la maison. « Tu es musicien professionnel ? » demandai-je au premier garçon. « Plus ou moins », répond-il. Il a pas saisi l’ironie de ma question. « Je suis un peu professionnel tout ». Diantre.

Bref aperçu du sous-sol. La maison accueillant des performances musicales depuis plusieurs décennies, les murs décrépis sont couverts de tags et de dessins en tous genre. A nouveau, des milliers d’objets s’entassent sur le sol, sur les matelas tachés, contre les murs (y compris les plus loufoques : j’ai trouvé des statuettes africaines à côté d’un soutien-gorge, de stylos sans bouchons et d’archets cassés). Les instruments, quand ils sont entiers, sont sans aucun soin laissés les uns contre les autres, mais personne ne semble s’en offusquer.

Tout ça m’attriste, finalement. Une fois passé l’effet de surprise, je regrette que les habitants de cette maison se contentent de la détruire. Ça devait être une belle maison, à l’origine. Large pièces, bonnes proportions, belles dispositions. Un immense gâchis.

Cédant à Ned qui me supplie du regard depuis qu’on est entrés ici, je donne finalement le signal pour qu’on lève le camp. Le retour à l’air libre procure un plaisir inespéré, bien que l’odeur terrible semble nous poursuivre tandis qu’on prend le chemin du retour vers la maison de Khari. L’impression que la crasse s’est infiltrée dans nos corps.

Back from chaos.

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Thanksgiving in Milton – part 1

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Mardi 20 novembre, huit heures du soir, nuit noire et trop peu de degrés au thermomètre, le pick-up vrombit et la musique flambe. La smala est en partance pour Milton, Massachusetts. Je me lance dans mon premier Thanksgiving trip fait maison, chez mon pote Khari. Jessica et Dory, deux filles de Wesleyan, sont aussi de la partie jusqu’à jeudi matin, où elles repartiront à New-York dans la famille de Dory. C’est ma seconde escapade hors de la bulle Wes : je frétille d’impatience.

Bref arrêt à Five Guys, le fast food dont tout le monde me rabat les oreilles depuis des décennies et que Khari veut ABSOLUMENT me faire découvrir – pas mal, mais ne vaut pas notre B.I.A. – et le voyage commence pour de vrai. Moi qui m’étais promis de garder les yeux ouverts et de capter chaque paysage entre le Connecticut et le Massachusetts, je m’endors comme un bébé, bercée par les remous de la voiture. De toute façon, aucune importance, il fait nuit et les seuls paysages sont des autoroutes. Tant pis !

On arrive à Milton autour de dix heures. Je m’extrais difficilement de la chaude torpeur de la voiture et rejoins les autres devant la porte de la maison – qui s’ouvre sur un papa-gâteau au sourire jusqu’aux oreilles. Après Fall Break et les irlandais, Thanksgiving break me plonge au sein de la communauté black américaine ; encore une autre galaxie. Ici tout le monde s’appelle « brother » ou « sister », frère et sœur en Dieu – je deviens donc immédiatement « sister / miss Camille ». La famille Slaughter (dont l’ironie du nom ne cesse de m’émerveiller) est une tribu de sourires et de chaleur. Miss Olivia (madame) m’accueille la dernière en me serrant dans ses bras : « And you MUST be Camille !! ». Frigorifiée, je monte les escaliers jusqu’au séjour. La pièce principale est à l’image des occupants : les lumières orangées, harmonisées avec le jaune des papiers peints, se marient parfaitement avec la tonalité claire du bois dont est couverte la cuisine ouverte ; le tout contribuant à une ambiance douce et chaude, parfaitement adéquate dans ces soirées glacées de presque-hiver.

Khari est comme un gosse en retrouvant ses parents, sa cousine Nicole et son frère Gyasi, qu’il n’a pas vu depuis que ce dernier à fait sa première rentrée à l’université publique du Massachusetts, Umass, au début de l’année. La casquette enfoncée sur ses cheveux trop longs, Gyasi se présente timidement. En voilà un qu’il va falloir apprivoiser, me dis-je. Il a visiblement pris le gène calme de la famille et laissé le dingo over-énergisé à son frère (!)…

Les préparatifs pour le repas de Thanksgiving (jeudi soir) ont commencé plusieurs jours avant la fête. Il faut dire qu’ils en font tout un plat. Le jour J, Sister Olivia est aux fourneaux toute la journée pendant que je m’attèle avec les garçons à la déco de la maison. Les plats me sont pratiquement tous inconnus, mais je suis définitivement rassurée lorsque je découvre qu’elle partage ma passion pour la cannelle : tout va bien, je suis entre de bonnes mains. Une multitude de différents mets naît progressivement sous mes yeux admiratifs. Le dressing, sorte de purée de morceaux de pain, les patates douces baignant dans une sauce de caramel à la cannelle, les pâtes gratinées, le chou bouilli, les asperges à l’huile, les haricots verts. La dinde, énorme, que Brother Dennis (Monsieur) se charge de cuire à l’extérieur dans un four spécial, tâche à laquelle je contribue en plantant régulièrement un petit thermomètre pour garantir une cuisson parfaite (processus très efficace, je n’ai jamais goûté de volaille aussi bien cuite). Il y a aussi les salades apportées par les invités : pommes de terres assaisonnées, chou vinaigré aux raisins secs. Les desserts, à tomber. Miss Olivia a une recette de tarte aux pommes incroyable, la « messy pie » (renommée « fucked up pie » par Khari). Elle superpose une couche de pâte, une couche de fruits, une couche de pâte, une couche de fruits, etc. A TOMBER. Messy pie, tarte aux courges, petits pains chauds, cookies maison, glace à la vanille. Voilà. Thanksgiving m’a tuée.

Certaines choses restent pourtant visiblement récurrentes dans chaque famille. Ennemi n°1 : la TELE. Elle reste allumée la plupart du temps, et crache ses conneries 24/24. Les jours de chance, on peut tomber sur les infos, mais faut pas trop espérer. Toute la journée de jeudi on a eu le droit au direct des défilés cucuissime de New-York, avec toutes les miss minaudant devant des dindes géantes, concours de beauté pour chiens, ENORMES chariots remplis de sucreries et j’en passe. Ce qui me sidère c’est qu’on regarde ça avec recul, en se moquant un peu, souvent sans trop de son – mais quand même, on laisse la télé allumée.

Avant de passer à table (il est 17h), toute la famille se réunit pour prier ensemble et remercier Dieu. Chacun d’entre nous prend la parole pour expliquer pourquoi nous sommes reconnaissants et redevables au Seigneur. C’est un temps très émouvant où chacun offre aux autres une pensée personnelle, précédant la récitation collective de la prière écrite par Brother Dennis.

Et puis c’est l’orgie culinaire.

Le repas dure plusieurs heures, entrecoupé par des jeux, des discussions à n’en plus finir, beaucoup de rires (les américains rient particulièrement fort). Tout est excellent et l’ambiance est au top. Thanksgiving, c’est Noël avant Noël. Un moment particulièrement fort pour moi qui suis loin de ma famille depuis longtemps. Pendant mon temps de parole, j’ai remercié Dieu de m’offrir la chance de cette année dans un nouveau monde, mais aussi pour cette nouvelle famille qu’il me donne en cette période de réjouissances, et qui me fait oublier, un peu, la peine

de ne pouvoir partager ces joies avec les miens.C’est très étrange de partager un moment « spécial famille » dans une famille autre que la sienne, qui plus est inconnue, et d’une autre culture. Je me sens à la fois complètement intégrée parmi ces gens qui j’affectionne déjà, et en même temps, tellement en dehors. Mais quelle joie, finalement, et quelle chance, de vivre tout ça.

…Partie 2 à venir.

PS: Pour les handicapés de l’ordi (nul ne se sente visé), la galerie ci-dessous est intéressante si vous cliquez sur la première photo pour les faire défiler en grand. Pour ceux qui n’ont pas compris je mets aussi un diapo au-dessus. Love maxi.

Runaway racism

Dans la période suivant Fall Break, chaque étudiant a reçu dans sa boîte mail un certain nombre de messages provenant de Public Safety, la micro police de Wesleyan. A chaque fois, Public Safety nous informait d’une nouvelle agression ou tentative d’agression sur des élèves, ayant eu lieu généralement tard dans la nuit, spécialement pendant les week-ends. Les mails avaient tous la même forme : brève citation des faits, description de / des agresseurs, appel à la collaboration des étudiants. Les alertes se sont succédées dans un intervalle de deux à trois jours.

Au départ, personne ne s’est inquiété outre mesure. Ces mails sont monnaie courante à Wesleyan, et d’ordinaire les élèves leur prêtent une légère attention et passent à autre chose. Cependant, auparavant, ils apparaissaient épisodiquement, comme un incident malheureux. C’est pourquoi la régularité des trois derniers a alarmé la plupart d’entre nous. Et ceux qui se sont alarmés n’ont pas manqué de remarquer que chacune des descriptions des agresseurs était toujours du type « mâle afro-américain, telle taille ».

Quelques jours plus tard, les murs de Usdan se sont couverts d’affiches. Tous les étudiants blacks de Wesleyan se sont pris en photo et placardés sur les murs, leur image précédant l’inscription: « mâle afro-américain, telle taille : IL CORRESPOND A LA DESCRIPTION » – allusion à ces mails, sous-entendu : on désigne volontairement une partie de la population comme étant toujours responsable des dommages ayant lieu dans cette école – et une invitation à un meeting pour discuter le problème de la cohabitation des races sur le campus.

Je ne me suis pas rendue à ce meeting.

A vrai dire, ma première pensée, même si je me suis gardée de l’exprimer, fut de trouver démesurée la réaction des étudiants « de couleur », comme ils aiment à s’appeler. Après tout, si tous les agresseurs étaient effectivement afro-américains, je ne vois pas 1. pourquoi on le cacherait, et 2. en quoi il est raciste d’en informer la communauté étudiante. J’ai un peu eu l’impression de me retrouver en France où on ne peut prononcer le mot « arabe » ou « noir » sans être mené menottes aux poings sur le banc des accusés.

Mais bon. Je me suis aussi dit qu’inviter les gens à débattre de ce genre de truc, c’est toujours une bonne chose.

Le meeting a eu lieu, les affiches ont progressivement été recouvertes par d’autres, et j’ai oublié cet épisode.

Quelques jours plus tard, j’ai été interpellée par le statut facebook d’un de mes amis. Il y relatait : “Paulie Lowther was assaulted by Public Safety last week for « intruding » at Freeman Athletic Center because he « fit the description ». Despite the fact that he presented them with his Wes ID they gave him a concussion and neglected to inform his parents or his advisor. His dean simply stated that he was « feeling under the weather ». As of now Wesleyan is attempting to separate him from the university for trespassing. They are also attempting to keep us, the students from hearing about this. I can’t allow this to happen. We can’t allow this to happen. Let everyone know. Nothing will change until Wesleyan’s reputation is in danger. « An injustice anywhere, is an injustice everywhere ».”

En bref, un des étudiants blacks de Wesleyan a été passé à tabac par des membres de Public Safety parce qu’il correspondait à la description des agresseurs. Et dans les jours qui ont suivi, l’université a essayé de le tenir éloigné du campus afin que rien ne se sache dans la communauté étudiante.

Là, ça a commencé à m’inquiéter. Et plus encore que l’acte des mecs de Public Safety, la réaction de l’administration. Leur volonté de cacher cet abus. Ce qui m’embête vraiment là-dedans, ce n’est pas tant que Public Safety cache en son sein un ou deux malades, ou que deux types aient déconné à un moment donné. Ça arrive dans chaque corps de police, et la seule nouveauté est que Public Safety n’est pas une exception. Cependant, le fait que l’université n’ait pas jugé nécessaire de présenter ses excuses à l’étudiant en question, de suivre l’affaire, de rendre l’incident et ses conséquences publics, et d’exprimer avec force son désaccord avec ce genre de méthodes, là est le véritable scandale. Nous sommes supposés être une des universités les plus ouvertes du pays. Comment ce genre de lâcheté peut-il toucher une administration qui se veut moderne, tolérante, absolument opposée à toute forme de discrimination, qui promeut l’égalité et la justice, qui s’enorgueillit du bon climat du campus et se vante des efforts faits dans ce sens ?

J’ai supposé que ce genre de post ferait rapidement le tour de facebook, puis le tour du campus, que tout le monde en parlerait et hurlerait et que la hiérarchie ferait quelque chose. Mais non.

Pendant quelques jours, l’université est restée curieusement silencieuse. Cependant, l’incident a commencé à s’immiscer de plus en plus fréquemment dans les conversations. C’est lors de l’une d’elles que j’ai appris l’existence de wesacb.net, un site anonyme, parallèle au réseau internet de Wes, au contenu peu recommandable – qui dit anonyme dit aussi sans limite. L’amie avec laquelle je discutais de tout ça, surprise de ma réaction vive à la suite de ces événements, m’a conseillé d’aller faire un tour sur le site, m’assurant que ça m’ouvrirait les yeux sur un paquet de sales aspects de Wesleyan. Je me suis donc exécutée. Et me suis trouvée face à une accumulation de post non-seulement racistes, mais aussi homophobes, antisémites, misogynes etc. Des phrases d’une violence inouïe. D’une incroyable bêtise.

Le site est anonyme, je me suis dit. Donc aucune preuve qu’il s’agisse vraiment d’étudiants de Wesleyan. D’un autre côté, aucune preuve du contraire. Mais comment est-il possible que Wesleyan, dont la surface est si lisse, recèle en-dessous tant de pourriture ? J’ai eu de plus en plus l’impression que quelque chose ne fonctionne pas. Qu’il y a un vrai gros ver dans le fruit.

A quelques jours de cela, un grand meeting à l’initiative des corps étudiants a été organisé. Partant de ces trois événements, il s’agissait à nouveau de débattre du problème de la cohabitation des différentes races sur le campus, permettant un dialogue entre le public et le panel choisi pour introduire la conférence. Le panel était composé du chef de Michael Roth, le président de l’université, de trois élèves, du chef de Public Safety, et de deux professeurs.

Cette fois je m’y suis rendue.

La salle était comble. Comme les chaises ne suffisent pas, les gens s’asseyent par terre, se tiennent contre les murs ou se pressent au fond de la salle. Le public est éclectique : une vaste majorité d’étudiants bien sûr, mais aussi un max d’inconnus au bataillon. Noirs, blancs, jaunes, bleus, il semble que chaque « race » (mot dont ils sont friands ici) se sente concernée par le problème.

Le débat commence par l’introduction du panel. Chacun se lance dans une grande tirade afin de présenter les faits, les causes et les buts du meeting.

…Le festival du vide, le retour.

Je me demande toujours s’ils avaient préparé quelque chose à dire ou si cet amoncellement de vide est sorti directement de leur cervelle. Anyway. Michael Roth s’est mis à déblatérer à propos de wesacb, se lamentant de ô combien c’était un scandale, du fait qu’il n’allait jamais sur ce site avant, qu’il y était allé une fois quand il avait entendu parler de l’affaire, et que vraiment c’était incroyable que des étudiants puissent écrire ce genre de chose et encore plus incroyable que des étudiants aient envie de les lire. Il a clôt son discours par une phrase du genre : « Vous avez qu’à ne pas aller lire ce genre de chose » qui a soulevé moult protestations dans la salle. Les étudiants, chacun dans son style (mélodramatique / agressif / marrant-cool) se sont contentés de broder autour du thème « le racisme ambiant m’énerve / m’attriste / me bouleverse / me choque / me scandalise (bref : le racisme c’est mal)». Chaque lamentation étant bien entendue suivie d’un tonnerre d’applaudissements.

Bon.

Le pauvre type de Public Safety, visiblement celui dont les capacités linguistique sont les plus limitées, s’est contenté de faire son job : admettre les dérives de son équipe sans trop accuser quiconque. A quoi les étudiants du panel se sont empressés de remédier de façon assez violente. Voyant que les membres de l’administration, au lieu d’avoir une discussion constructive sur les causes / conséquences / mesures à prendre, commençaient à transformer le meeting en grand tribunal-lynchage contre « P safe’ », la maîtresse de cérémonie à tenté de donner la parole au public.

J’ai serré les mains très fort et prié pour que quelqu’un élève le débat.

Mais non.

Derrière le micro, une ligne impressionnante d’élèves attendant leur tour pour témoigner s’est progressivement mise en place. Et quels témoignages. Chacun y va de son anecdote, de son opinion sur les différentes affaires (toujours du même style « je suis profondément choqué(e) par…. ». Finalement, l’expression d’une très grande frustration. Les histoires allant de plus en plus dans le pathos, le public s’excite évidemment à leur mesure. C’est une surenchère de soupirs d’indignation, d’applaudissements hystériques et de protestations outrées.

Mais de fond, que nenni.

A mon sens, s’il est légitime de s’insurger contre le racisme qui, bien que camouflé, existe bel et bien au sein du campus, y passer deux heures est une perte de temps. Ces gens-là sont présents, et on ne les changera pas. Je crois dur comme fer que les conférences et meetings de tolérance n’ont absolument aucun impact sur les esprits de ce genre. D’abord parce que la population qui se rend aux discussions est déjà convaincue par les discours anti-discriminatoires et ne fait que se complaire dans sa propre vision des choses. Ensuite parce que le racisme est irrationnel. Il appartient au domaine de la pulsion, de l’animal. Aucun discours construit et censé ne peut donc en saper les fondations.

Par conséquent, je trouve faible l’intérêt à débattre sur le champ des idées ou à tenter de changer les mentalités. Pour moi, il s’agissait d’aborder le(s) problèmes sous l’angle de la loi. Autrement dit :

  1. Comprendre en quoi la situation sort du commun et transgresse les règles de base du fonctionnement de l’université.
  2. Prendre des mesures spécifiques et adéquates, punir là où il est nécessaire de punir, et rendre les conséquences publiques (dans la mesure où la totalité de la communauté étudiante est concernée, et en d’autres termes, menacée).
  3. Décider de mesures concrètes pour éviter la reproduction de ces dérives.

Je suis repartie du débat extrêmement frustrée. Extrêmement inquiète, aussi, quand je me suis rendue compte que la plupart des étudiants l’ont trouvé formidable. Que la bien-pensance gagne bien plus les cœurs qu’une réelle réflexion.

Qu’il est facile de manipuler les esprits, ai-je pensé. Qu’il est simple de faire croire à une tribu de jeunes chiens qu’on leur rend leur liberté parce qu’on allonge leur laisse…

Elections US, le festival du vide

Mardi 6 novembre 2012. 8h30 du matin. Je traverse Foss Hill pour aller prendre mon petit déj – le campus est désert. Ça pince. L’herbe est déjà toute blanchie ; ça y est, c’est le temps des premiers givres. A l’instant où je passe devant la chapelle, les cloches sonnent ; quelques coups lourds, solennels, les oiseaux s’en envolent à grands bruissements d’ailes. On dirait presque une scène de film. A cette pensée je me surprends à sourire. Voilà dignement célébré l’aube de cette journée particulière. Soufflant, grelottant, je m’emmitoufle dans mon manteau et accélère le pas.

Usdan est décoré aux couleurs américaines. Partout des stickers : VOTE!. Oui, américain, cours, vas donc voter. Aujourd’hui ce n’est pas ton pays dont tu décides le sort, mais bien le monde entier.

Pour être honnête, je n’ai qu’une idée confuse des réalisations d’Obama pendant ses quatre années de mandat. Mais j’ai fait mon boulot comme si moi aussi, j’allais déposer mon bulletin dans l’urne : j’ai suivi les débats, lu un minimum de presse, j’ai évité Fox news, j’ai prêché la bonne parole. Je me sens aussi impliquée que les autres. Tous les visages sont anxieux et groupés devant l’écran géant installé au milieu de Usdan spécialement pour jacasser toute la journée.

Comment se sont-ils fait leur opinion? Mystère. La politique à Wesleyan reste une de mes grands interrogations. Étudiant au sein d’un liberal art college, mes fellows camarades sont à 85% démocrates, 14% se réunissent dans la caste « je ne sais pas / je m’en fous / je vote pas, les politiques sont tous pourris » ; 1% (et encore, même pas sûr) potentiellement tentés par la pieuvre républicaine, mais ceux-là le disent vraiment tout bas. A sciences-po, je ne me suis jamais considérée comme une élève très politisée. J’avais même un peu tendance, j’avoue, à lorgner vers les 14%. Mais à sciences-po, aussi, la politique est partout. Le moindre partage de sandwich ne peut s’effectuer sans évoquer le dernier projet de loi de M. Tartempion ou la dernière gaffe du ministre X. Ce qui est, à la longue, un peu gavant – du moins pour quelqu’un comme moi dont la vie tourne aussi autour d’autres sujets. Pour autant, Wesleyan est à peu près l’exact inverse. Réputé pour être un des collèges les plus politisés des États-Unis, elle m’avait fait imaginer un sciences-po version Barack, les disputailles UMPS en moins. Mais non. Je n’ai pas eu une seule conversation poussée sur la politique américaine depuis mon arrivée ici, à part avec un de mes potes à tendance 1% sur la gratuité de la contraception, et une ou deux blagounettes sur les chevaux et les baïonnettes. Je me suis même surprise à essayer de provoquer le truc, de les pousser dans leurs retranchements, mais je n’ai droit qu’à deux réactions hiérarchiquement aussi inintéressante l’une que l’autre :

  1. l’évitement poli type 14% (« c’est tellement compliqué, j’ai du mal à avoir une opinion là-dessus », « je suis teeeeellement déçu par la politique que je ne m’y intéresse plus », blablabla etc etc etc.)
  2. l’abêtissante généralité (« je veux pas que l’Iran nous balance une bombe nucléaire sur la tête »)

…Autant vous dire que j’ai vite baissé les bras. Je ne sais pas si c’est par ignorance, peur de la confrontation, ou désintérêt pour la politique (mais alors comment expliquer tous ces étudiants qui arborent des t-shirts Obama 2012 ?), mais le Wes-eux est incapable d’argumenter sérieusement sur des sujets sérieux. Ils sont pourtant nombreux dès que la télé à Usdan s’allume sur le blabla des journalistes, y compris lors du dernier débat – bien qu’en fait de débat il ne se soit agi que de confronter aberrations et généralités : pas de fond surtout, les gens s’en branlent ; mais des grosses bourdes et des méchantes piques, ça oui, ça fait marrer. Au moins, eux, ils ont des vrais pubs pour leur candidats. Au milieu des produits pour laver le sol, des sodas et autres lingette démaquillante, vous trouvez des publicités en faveur d’untel ou d’untel. Pour moi française, ça sonne presque propagande URSS.

Bref. A défaut de conversations enrichissantes et de débats de fond, je suppose que les étudiants se sont tous, en privé, ardemment plongés dans les analyses politiques et les journaux d’investigation, tout en ayant la pudeur de garder leurs conclusions pour eux.

Et qu’importe, après tout : en ce jour d’élection, c’est l’effervescence. Je sens moi-même cette légère excitation qui survient lorsque toute une communauté a la sensation de vivre ensemble quelque chose de grand, d’important, quelque chose dont on se souviendra longtemps après. J’ai volé un chapeau en plastique aux couleurs de l’Amérique et des autocollants Vote!. J’ai fait comme les autres et rivé des yeux bovins sur l’écran crachant les derniers sondages quelques heures avant les résultats. J’ai même un peu flippé à l’idée que mon pays d’aujourd’hui puisse être gouverné par un ayatollah de l’entreprise. J’étais à fond.

Le soir, j’ai rejoint mes potes à Farm House pour regarder l’épluchage des résultats État par État. Vautrée contre Khari sur le canap’, partageant sa chaleur au milieu des copains empullés et encouverturés, j’endure les hurlements hystériques à chaque nouveau résultat. Les odeurs de pop corn et de pizzas se mêlent aux soupirs d’énervement suscités par les bugs de la télé. Entre toutes les annonces, les mêmes prédictions incroyablement inutiles : en matière d’emmerdement maximal les US et la France, c’est kifkif. Bilan des courses : deux heures d’ennui. 23h30, je m’endors à moitié sur l’épaule de Khari. J’ouvre brièvement les yeux de temps à autres. Et puis la tension monte. Le nombre de sièges obtenus par les deux candidats augmente progressivement. Barack passe devant… ET ÇA Y EST. BARACK CHAMPION DU MONDE. Tout le monde hurle, le champagne coule, mes tympans explosent ; en moins d’un quart de seconde je suis soulevée, bousculée, enlacée, étouffée par quinze étudiants au bord de la crise. J’en perds mon chapeau en plastique. Le temps de retrouver ses esprits, on commande de nouvelles pizzas, on passe tous les coups de fils nécessaires, on rit, on pleure. Et puis chacun rentre tranquillement chez soi. Élections américaines 2012, I was there : copains, pizzas, champagne, deux heures d’ennui, deux minutes d’hystérie.

Demain tout sera revenu à la normale. Les étudiants vont retourner à leurs études, les autocollants vont progressivement disparaître, le nom de Romney abandonnera très vite les discussions. On continuera de se plaindre, parce que quand même, il faut bien.

Demain, le festival du vide sera lézardé par l’anniversaire d’Albert Camus. J’irai donc poser un cierge à la bibliothèque.

Demain, le givre sera balayé par les premiers flocons. Qui grossiront petit à petit. Formant une couche blanche sur le sol de Wesleyan. Le vent soufflera, doucement d’abord, puis de plus en plus fort. Le ciel se couvrira de grisaille et la température chutera brutalement. Après l’ouragan, la tempête de neige. Crazy climat, tome 2. Mais ceci est une autre histoire.

Je vous laisse avec les photos :

1. De la soirée élection à Farm House

2. Du lendemain post-tempête de neige (premières neiges : la France est une TAFFIOLE).

Hurricalloween

Hello, friend. Pardonne mon retard de newsletters, c’est que je fus ces derniers temps submergée par les événements Wes-esques.

Voilà donc pratiquement deux mois que je suis sur le sol américain. Déjà je reçois des mails quant aux inscriptions pour les cours du prochain semestre – vois comme le temps file.

La semaine d’Halloween a été quelque peu perturbée par l’arrivée de sexy Sandy, l’ouragan qui a ravagé New-York la nuit dernière. Ces jours derniers, en prévision du déluge, on a vu des foules d’étudiants se presser aux portes de Wesshop et des divers supermarchés, s’équiper en bougies, lampes frontales, piles, nourriture non-périssable et (évidemment) alcool en tout genre. C’est que chacun se souvient de la tornade de neige de l’an dernier et du black-out d’une semaine, et personne n’a envie de renouveler l’aventure. Je fais donc moi aussi mon hold-up de bouffe chez price chopper. On se croirait à Berlin Est. Les rayons sont littéralement vides. Trois sacs de pain se battent en duel dans les immenses allées. Inutile de préciser, il n’y a plus de bougies. Tant pis, je mourrai aveugle et affamée. Les boîtes mails sont inondées de messages d’alerte et de prévention. Pour autant, les cours sont supprimés lundi et mardi, et dimanche soir se change en samedi. On boit, on danse, merci Sandy. Les gens sont confinés dans leur cocon de maison et le mauvais temps, qui nous épargne la coupure de courant, n’est qu’une excellente occasion de se retrouver entre amis un jour de plus… Lundi les gens commencent à pas mal flipper, le temps se dégrade un peu. On suit avec inquiétude la progression de l’ouragan. C’est surtout le soir que le ciel s’est mis à délirer. N’en pouvant plus de rester enfermée dans ma chambre je suis partie manger dehors, et le retour a été assez rigolo : j’ai en quelque sorte expérimenté la sensation de la feuille baladée par la brise… Ça a grondé sévère cette nuit, mais rien de terrible comparé au désastre de New-York. Ce matin, malgré le vent, le soleil était revenu et à part deux-trois voitures défoncées par les arbres, aucun dégât majeur n’a été constaté à Wesleyan.

Je vais donc pouvoir retourner à mes cours et préparer comme il se doit le come-back d’Halloween de demain soir. Le campus est couvert de citrouilles et autres fausses toiles d’araignées (du moins avant qu’elles ne soient remplacés par les arbres cassés). Ici les maisons aussi se déguisent, ainsi que les cupcakes et les muffins de Usdan. Mais si Halloween est donc avant tout un nouveau design, c’est aussi et surtout l’occasion de se mettre très, très mal en soirée. Les grosses parties ont déjà eu lieu le week-end dernier, mais on prévoit une extension mercredi (puisque c’est le jour J) ainsi que samedi et dimanche prochain. Halloween, ici, c’est pas une blague. Dès vendredi, des dizaines d’enfants déguisés paradaient sur Main street à la recherche de bonbons. Sauf que les parents suivaient aussi, leurs déguisements dépassant souvent en excentricité ceux des rejetons (!). La costumomanie touche absolument tout le monde, no exception. Vous ne sauriez souffrir le ridicule de vous présenter en soirée dans vos habits réguliers. Il ne s’agit même pas de faire peur ; même si les vampires / sorcières / fantômes / mort-vivants s’accumulent ils sont de loin dépassés en nombre par les princesses et les cow-boys. Étant très mauvaise en costume, je pars donc à la recherche de quelque chose à me mettre sur le dos avec mes presque-voisins Mike, le guitariste de mon groupe, et Adam mon pote de photo. Sur leurs conseils (somme toute assez douteux) je me retrouve à acheter un top de pilote d’avion sexy. Inutile de le préciser, ça donne dans le vulgaire. Pas une fille ne porte une jupe plus longue qu’un quart de cuisse. Impossible de trouver un déguisement qui ne soit affreusement laid ou affreusement putassier, certains s’offrant le luxe de couvrir les deux adjectifs. Quoi qu’il en soit, j’ai donc passé ma soirée en nano-jupe ultra moulante et je me suis absolument fondue dans le décor. Excellente soirée, en tout cas, rythmée par d’excellents groupes et des litres d’alcool.

En dehors des soirées, le travail suit son cours. Nous sommes passés en photo numérique, et ça me fait tout drôle, j’ai l’impression de ne plus savoir prendre de photo. D’autant que le numérique est le prétexte idéal à l’augmentation du travail : nous passons donc maintenant à un rythme de 100 – 200 photos requises par semaine. Malgré quelques petits soucis matériels (crevaison de Reggie et l’appareil qui fait des siennes), mon appareil a recouvré ses capacités et j’ai donc pu repartir en shooting. Vous aurez donc peut-être l’occasion de suivre l’évolution de mes z’oeuvres… Samedi d’Halloween je suis partie avec Adam et Bennett (autre collègue photographe) prendre des photos dans un hôpital abandonné. Nous sommes pour le moins à la page. L’endroit est glauque à souhait. Je suis très déçue de ne pouvoir monter quelque chose avec des modèles ou des figurants car il se prête à la mise en scène. Faute de quoi je me contente de prendre quelques clichés sans intérêt et je m’en retourne frustrée. Je souffre d’être condamnée à me contenter de mes jambes pour me déplacer. Les possibilités de photos en sont très limitées et j’ai l’impression de ne pas me donner à fond dans mon travail. Samedi est prévue une excursion à New-York pour visiter les principales galeries de la ville. J’ai hâte de voir dans quel état est la pauvre pomme.

Le bilan de tout cela, c’est que l’été est bel et bien fini. La température a chuté brutalement et les belles couleurs d’automne ont été balayées par l’ouragan. Ne restent que les squelettes des arbres – et la brume. Au revoir, Sandy, bonjour, hiver…