Downtown, l’Amérique

Pendant l’ISO, un soir, j’ai rencontré deux mecs de Middletown, Max et Espartaco. Dreadlocks, tattoos, baggies, un chouia de provocation dans le regard. Premier contact avec l’au-delà Wesleyan. Il fait bon, on est assis sur les escaliers de la bibliothèque, en face de Foss Hill ; on parle pendant un bon moment. Les deux voient les choses en grand. Max rappe, Espartaco tourne des films, ils se voient déjà au sommet. Sans une once d’ironie, Espartaco me dit qu’il est le prochain Scorsese. Sans déconner. En attendant il vit à New-York où il tourne et monte les clips de Max qu’il me montre avec fierté. Mon regard se pose alors sur les tatouages de Max. Ce besoin désespéré d’ancrer son histoire sous sa peau !… Sur son bras gauche, ses initiales – WMB, les mêmes que celles de sa mère (Oedipe quand tu nous tiens !), le drapeau du Connecticut, un œil ouvert couronné aux milieu d’yeux aveugles – au royaume des aveugles les borgnes sont rois, et une citation extraite du poème de Nathan West : Mother is God in the eyes of a child.

Ils sont marrants – deux petits garçons, aux rêves aussi trop grands pour eux que leurs pantalons.

Deux minutes plus tard, les Orientation Leaders fondent sur moi. Ne traîne pas avec ces mecs-là, c’est des gars de downtown qui n’ont rien à faire ici. Des fouteurs de merde. Des gens dangereux. Je sais que tu es une grande fille, mais, etc, etc, etc.

Bref, à cette époque pas de téléphone, impossible de garder contact.

Vendredi dernier – un mois plus tard. Comme la quasi-totalité des soirées de week-end, je finis ma nuit sur Fountain Avenue, la rue des Seniors, à discuter avec tout le monde. Sur le trottoir d’en face, au milieu de son troupeau de potes, je reconnais Max – qui se souvient de mon nom (!). Retrouvailles en règle, échange de numéro de téléphone. Il se barre avec ses boys, comme il les appelle ; il me propose de me joindre à eux, mais je suis trop épuisée pour donner suite.

Mais dimanche, promis. Je quitterai ma wesbulle pour les profondeurs abyssales.

Dimanche, donc. 11h pm, ma voiture est avancée. Bienvenue à cliché-land : voiture noire, sièges de cuir, rap qui hurle et trois immenses blacks assis à l’intérieur. Hm, hm. Camille, parfois il est bon de réfléchir un peu AVANT d’agir. Je flippe un tout petit peu, j’avoue. Mais je grimpe. Pendant que je vois mon cocon s’éloigner à grands pas par la fenêtre de la voiture qui s’engouffre dans la nuit glaciale de Middletown, je prie pour ne pas avoir agi complètement inconsidérément.

Mais non.

On arrive devant une grande maison. Nous sommes chez les grands-parents de Rudi, un des amis de Max, qui sont absents pour la semaine et lui ont laissé les clefs de la maison (et celles de la voiture par la même occasion). Et quelle maison – énorme maison. Ici tout respire l’américanisme tel que je l’imaginais. Le trop partout. La déco terriblement kitsch, les photos des petits-enfants au regard angélique sur chaque centimètre carré de mur, les fausses fleurs, l’odeur de naphtaline. Le congélo qui en appuyant sur un simple bouton et sans avoir à ouvrir la porte sert plusieurs types de boissons. Les trois voitures dans le garage. Les CINQ télévisions (immenses écrans plats dernier cri, s’il vous plaît).

J’observe. Intriguée. Toutes mes valeurs se cassent la gueule en trois coups d’oeils.

Et puis Max commence à parler. J’entre en terre inconnue. Parcours typique: père alcoolique, adolescence difficile, progressif désintérêt pour l’école, addiction au hasch, deal, arrestation, période d’essai, re-deal, re-arrestation, et bim : 18 ans, six mois de prison. La prison, il m’en parle comme de l’enfer. Un enfer salvateur, cependant. Là-bas il se drogue aux livres et au rap. Il écrit des dizaines et des dizaines de chansons. Il pense. Depuis, il ne touche plus à rien. C’est un mec intelligent, ça se voit. On parle de ses projets. De son rap. Il n’envisage qu’une carrière brillante, de la thune, du succès. Si tu bosses à fond, ça paye toujours, m’affirme-t-il. Hm. J’objecte que je connais un paquet de personnes sacrément douées qui bossent pour de vrai et qui galèrent toujours, mais il n’a pas l’air convaincu.

Et puis je ne peux pas m’empêcher de faire une réflexion sur l’excès de matérialisme de cette maison. Pourquoi cinq télés ? Pourquoi pas juste une ? Tu vas quand même pas me dire que fréquemment cinq personnes veulent regarder cinq programmes différents… Pourquoi pas garder ce fric pour autre chose ? Les voyages ? Les études ? Autre chose ? Il me regarde profondément et me dit : « Tu sais quoi ? Quand j’aurai la thune c’est pas cinq télés que j’aurai, mais une dans chaque pièce. Quand tu as connu la misère, le manque, je peux t’assurer que tu veux que tout le monde voie dans quel confort matériel tu vis. Et puis qu’est-ce que ça fait, hein ? S’ils aiment avoir cinq télés. Ils sont heureux et ça dérange personne ». Damn. Ce besoin de montrer sa réussite par la surconsommation… J’insiste : « Mais pourquoi ne pas garder l’argent pour des choses plus importantes ? T’aurais pas envie d’aller voir le monde, toi ? ». Il me regarde : « Dans l’absolu, ouais. J’aimerais bien. Mais pour l’instant c’est vraiment pas ma priorité. J’ai mon business ici, si je me barre tout se casse la gueule ». Et là, le choc culturel m’explose à la tronche. « Quand je regarde l’Amérique et tous ces gens qui viennent d’ailleurs ici, chercher une meilleure vie, je sais que ce putain de pays est juste ce qui existe de mieux. Les gens crèvent pour venir ici. Le plus misérable boulot pour un américain est une pépite pour les étrangers. Alors voyager… Plus tard, peut-être ». ET BIM. Il affirme ça, comme ça, gratuitement, sans aucun élément de comparaison – Max n’a jamais quitté les US, sauf une fois, pour aller au Canada.

Et pourtant. Pourtant, lui ne m’emmerde pas avec le fait que je ne bois pas. Il respecte, il me fout la paix. Pourtant, lui m’écoute pour de vrai, et à aucun moment ne prend d’air arrogant ou condescendant à mon égard. Je lui parle de mes délires, du chant, de la Maîtrise, de la France – je sais que je suis à mille lieux de ce qu’il connaît et de ce qu’il vit ; et ça l’intéresse. On philosophe sur la vie, sur le rapport à l’art, à la spiritualité, j’évoque mon parcours et mes difficultés, il m’explique le sens de ses textes – qui sont bons, en plus (!) –, il aborde sans honte son évolution par rapport à la drogue, ses erreurs, ses projets. Son star-power. Une nuit entière à partager deux univers à des années lumières l’un de l’autre. Avant de s’endormir sur le canapé, télé allumée (les copains ne peuvent pas dormir dans le silence, ils ont besoin de musique / d’un film en bruit de fond).

J’en ressors complètement déphasée. Même si au fond on sait que la culture est différente d’un pays à l’autre, expérimenter cette différence est un choc. J’essaye autant qu’il m’est possible de comprendre l’altérité de ces mecs-là, de raisonner avec leur esprit et leur vécu. Pourtant je ne peux m’empêcher d’être troublée par la juxtaposition dans un seul cerveau d’une telle intelligence et de positions si opposées à ce qui me semblait évident. Les questions s’auto-tamponnent dans ma tête. Comment une société peut-elle parvenir à faire croire à ses habitants que posséder la plus belle voiture, le plus grand nombre d’écran, est une fin en soi ; que ce n’est plus l’utilité de tel ou tel objet qui en crée la valeur, mais ce qu’il représente aux yeux des autres ? Comment peut-on arriver à perdre même la curiosité de l’ailleurs ? Comment une telle aveugle auto-satisfaction de son propre pays peut-elle s’ancrer dans la conscience, sans qu’elle ait aucun élément de comparaison ?…

Voilà trois nuits que je sacrifie mon sommeil à tenter de comprendre l’American Way of Life. Qui me fascine autant qu’il me répugne. L’incompréhensible attire irrémédiablement, tout autant qu’il effraie. J’y retournerai ce soir. Et demain. Et…

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