Back in NYC

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Fall break: quatre jours de pause à Wesleyan, direction New-York city. Inutile de dire que le voyage s’est déroulé dans l’inorganisation la plus totale. Wesleyan avait pourtant tout fait pour nous faciliter la vie avec un trajet en bus organisé depuis le campus jusqu’à Grand Central Station. Mais mes projets n’étant pas surs, je ne réserve rien, et il est évidemment blindé au bout de deux jours. Mon premier plan (partir avec Max en train) s’écroule et je me retrouve donc deux jours avant sans endroit où dormir ni véhicule pour partir. Heureusement, ma bonne étoile ne s’est pas tirée. Je trouve à la dernière minute des bonnes âmes pour me sauver la vie (merci James, mon pote d’Ebony). Je pars donc en voiture avec James et un de ces amis qui faisaient l’aller-retour. Évidemment on se tape les bouchons, mais j’ai droit à mon premier coucher de soleil sur New-York, le ciel violemment rose qui ronge les buildings, le froid mordant de décembre en octobre. Je rejoins ma copine de sciences-po, Héléna, dans son resto italien préféré où nous retrouve Silvio qui LUI avait pensé à réserver le shuttle (…). Quel bonheur de la voir ! On échange nos premières nouvelles, elle me raconte Columbia, son kilo ET DEMI supplémentaire, le drame des garçons de l’université, ses cours fantastiques, son travail qui n’en finit plus de grossir, son partiel de mardi ; je lui raconte les colocs, la photo, les écureuils, les copains, la désastreuse semaine d’anniversaire. Je la quitte avec Silvio pour retrouver l’appartement de la 55ème rue où on est censés dormir, chez des amis de Paul, près de Colombus Circle. On s’entasse à quatre sur deux lits superposés dans une chambre surchauffée : mais on va pas se plaindre, au moins, ici, on ne crève pas de froid. Et vu mon état d’épuisement, n’importe quel tapis aurait suffi à mon bonheur. Je m’endors donc à la seconde – la tête pleine d’immeubles.

Day 2: Matin d’hiver, première balade, on reste dans le coin pour découvrir Central Park. L’occasion du petit déj muffin / chocolat chaud / smoothie que j’ai fantasmé plus d’une fois depuis mon dernier séjour. D’autres copains de Wes nous rejoignent. J’essaye de shooter mon premier roll, Sasha nous ayant laissés avec le devoir monstre de 7 rolls pendant Fall Break. Mais tout prête au rêve à Central Park, que ce soit cet homme faiseur de bulles géantes en face des yeux émerveillés d’enfants de passage, ce groupe de danseurs qui font marrer la foule et m’éblouissent de leurs parfaits pas de break dance (diable, j’ai encore des progrès à faire!!), où encore cette crazy foire aux chiens où mémères-à-toutou côtoient fashionitas à gros molosse et non moins gros mec. Du délire. C’est un véritable défilé de mode où chiens et maîtres rivalisent de ridicule. Les animaux sont habillés, pomponnés, sortis par paire ou par dizaine. On les transporte contre son cœur ou dans des poussettes, on les coiffe, on les bisouille, on se regarde de haut tentant de savoir qui de Rex ou de Médor a le plus beau poil. Une immense fête foraine à chien-chien, avec glaces et ballons de baudruche en prime. Et ça pue. L’horreur. Je me promène les yeux hagards parmi cette surenchère de froufrous, je mitraille toute cette folie, je me tire – ça tombe bien, les copains de Wes nous rejoignent à l’entrée du parc. Ce sont les potes de Tati et Pedro, Lucas, qui vient d’Equador, et Cristine. Ça parle transpyrénéens dans tous les coins.

Il est 16h, l’heure d’un bref retour à l’appart de la 55ème rue. Comme nous ne pouvons pas dormir ici ce soir, nous prenons avec nous tous les bagages. Ce soir, ce sera le Bronx, où une autre famille amie de Paul nous accueille dans sa maison. Mais pour l’heure, les déambulations dans les rues nous conduisent sur la highline. Au fur et à mesure de notre marche, nous croisons d’étranges personnages. Les costumes de carnavals rivalisent d’extravagance, perruques et maquillages sophistiqués se multiplient, je vois passer avec étonnement des tortues ninja, batmans, mangas… Pas de panique, c’est que tous ces hurluberlus sortent du comic-con, l’énorme festival de BD qui se tient deux rues plus loin ! Pas le temps de s’y arrêter, dommage, j’y aurais eu d’intéressants clichés.

La promenade en hauteur sur le chemin de fer désaffecté nous donne à admirer le soleil couchant sur les immeubles. Il fait un temps magnifique et le froid nous mord tous. On n’est pas les seuls à avoir eu l’idée : c’est le rendez-vous des touristes et je croise plus de français que d’américains. On marche pendant un moment, et puis c’est déjà l’heure de plier bagage en direction du Bronx, car les amis de Paul habitent à perpet (terminus de la 4, pour ceux qui ont un plan sous les yeux – l’autre bout du monde). Je n’ai plus de dos à force de porter mes deux gros sacs et mon trépied, je meurs de froid. Après une heure et demie de métro, dont une heure écrasée contre le million de personnes entassées dans la rame, on arrive enfin au terminus. Descente et arrivée dans une gare craignos : autour de nous, LA MORT. Pas une échoppe. Seul un fastfood crad aux néons sursautant. Les gens attendent les voitures, les voitures viennent chercher les gens et nous nous retrouvons peu à peu tous seuls. Nous attendons Hillary qui doit venir nous chercher, nous aussi. Nous attendons. Attendons. Attendons… Grelottons… Enfin la voiture arrive. On se jette sur les sièges de cuirs chauffés. La conductrice nous accueille avec un grand sourire. Paul fait les présentations. Il est trop heureux de retrouver des gens de chez lui (quel accent, mon Dieu…), un immense sourire scotché sur son visage rond. On déambule dans les rues et on débouche dans le quartier irlandais : partout des échoppes irlandaises, des pubs, des drapeaux tricolores. Hillary et Kevin Kelly viennent du même county que Paul, Mayo, au nord ouest de l’île, ce sont l’oncle et la tante de son meilleur ami. Leur maison est à l’image du quartier. La nourriture provient exclusivement des petits marchés irlandais, qui importent directement leurs produits d’Irlande (Paul frétille à leur vue). Les murs sont couverts de cartes de l’Irlande, de photos de familles, de paysages verts, de poèmes en gaélique.

Moi qui trouvais les américains incroyablement chaleureux, ils n’arrivent pas à la cheville des irlandais. Lorsqu’on franchit la porte de la maison, grelottant et épuisés (du moins, moi), on a le délice de découvrir une table dressée pour nous – ils nous ont préparé un vrai repas comme-à-la-maison. Au menu, dîner typiquement de chez eux : purées de légumes, chou, viandes en sauce, tout est un régal. Je suis émerveillée par tant de chaleur et gentillesse. Durant le repas les langues se délient. Kevin et Hillary ont déménagé en 1994 aux États-Unis pour des raisons professionnelles. Elle travaille en tant qu’infirmière dans un hôpital situé quelques blocs plus loin, il est chef de chantier. Ils retournent au pays une fois par an en général, leur famille étant restée là-bas. Même s’ils semblent parfaitement intégrés, je sens que ça leur manque… Leur maison est une véritable mini-Irlande, on peine à s’y croire aux États-Unis. Évidemment je ne pose aucune question sur l’absence d’enfant dans cette grande maison.

Les surprises ne s’arrêtent pas là. A l’étage nous attendent deux grandes chambres aux lits immenses, pourvues des nécessaires de toilette et de couvertures supplémentaires. Kevin me surprend à frissonner dans mon gros manteau : aussitôt il se précipite pour augmenter le chauffage de ma chambre. La bonté de ces gens dépasse l’entendement.

Je tombe de sommeil. Les garçons partent avec Kevin et Hillary pour une descente dans un vrai pub irlandais (Paul et Silvio jubilent) mais je décline l’invitation et m’endors comme un bébé quelques minutes plus tard dans ce fantastique lit.

Day 3 : Comme une fois n’est pas coutume, les surprises continuent. Le réveil du dimanche est accueilli par une délicieuse odeur de bacon grillé : les Kelly nous préparent un véritable petit déjeuner irlandais. Je descends avec Silvio et découvre une table remplie d’œufs brouillés, tranches de bacon, pains variés, saucisses grillées. Je n’y touche malheureusement pas, devant bruncher deux heures plus tard avec Héléna. Mais Silvio et Paul ne se font pas prier (regardez leurs têtes sur les photos… Elles parlent d’elles-mêmes) ! Le couple nous propose ensuite gentiment de nous déposer à Manhattan en voiture. Je rembarque toutes mes bagages, un peu triste de quitter cette nouvelle famille aux sourires si chauds et douillets, car le plan était de retrouver l’appart de la 55ème, mais ils nous proposent de rester chez eux la nuit suivante ! Un bref échange de regards complices avec Paul, la cause est entendue. Je suis gênée d’abuser de leur hospitalité mais leur insistance a raison de mes réticences en deux minutes. Nous laissons donc avec un soulagement non dissimulé nos kilos de bagages dans le salon avec la joie de retrouver notre cocon la nuit suivante.

Toute la famille embarque dans la voiture, direction Columbia University, où je dois retrouver Héléna. Paul décide de passer la journée avec Hillary et Kevin, Silvio de visiter Brooklyn et pour moi, ce sera Harlem, où j’espère prendre des photos. Pour l’heure, je découvre Columbia avec Silvio.

C’est GRAND.

Prestigieux, un peu prétentieux même, avec des statues et des bâtiments à la grecque un peu partout. Wesleyan me manque, décidément. Je rejoins finalement Héléna à Kitchenette, un excellent petit restaurant très ‘hélénesque’, cosy et blindé. Je déguste mes pancakes en l’écoutant. Décidément, pour de vrai, un bonheur de la retrouver. Une fois rassasiées, elle m’abandonne pour retourner à ses livres et je me dirige vers Harlem, séparé du quartier de Columbia par un simple parc. Changement d’ambiance. Je serpente dans les rues à la recherche de gueules à photographier, et les gueules ne manquent pas ; quant à les photographier, c’est une autre affaire. Dans les ruelles glauques, les gens n’apprécient pas DU TOUT les appareils photo suspendus à mon cou. Je marche quelque temps parmi les rues sombres où les immeubles dégueu empêchent le soleil pourtant éclatant d’éclairer le parterre. Un peu désespérée, je rejoins finalement la 25ème rue et me dirige vers le parc Marcus Garvey où j’espérais trouver des rastas plus coopératifs. Mais ce n’est pas mon jour de chance, et nulle locks ne croise mon chemin. Je m’assieds finalement sur un banc, parmi des vieux garçons qui jouent au golf avec une canette de bière et fument leur weed en jacassant. Je parviens à saisir quelques clichés et à discuter avec eux, malgré mes difficultés à comprendre l’anglais édenté de ces papys-avant-l’âge.

Et puis c’est l’heure de retrouver Silvio à Colombus Circle. Émerveillé par son tour dans Brooklyn, il décide malgré tout de rentrer plus tôt à Wesleyan et m’abandonne pour un ultime repas new-yorkais avant de reprendre le train. Je rejoins ensuite mon pote Espartaco (le copain de Max, le filmeux, pour ceux qui suivent) au croisement de la 59ème rue et de la 2nde avenue. Je suis contente de retrouver sa bouille juvénile, sa casquette enfoncée sur les oreilles et son skate. Il m’emmène dans le tram aérien jusqu’à Roosevelt Island, trois minutes d’un spectacle incroyable, ce ciel rouge et ce soleil couchant sur New-York. Magnifique. Il filme le trajet et je tente de prendre quelques photos mais malheureusement les vitres m’empêchent d’obtenir quelque chose de correct. On se balade un peu sur l’île, on papote, on se marre. L’occasion de prendre en photo des papys joueurs de carte. De se retrouver. De se raconter nos vies. Et puis on retourne dans la ville. On atterrit dans une pizzeria crado où il déguste une part de pizza douteuse à 12 dollars, on parle astrologie et cinoche, on parle de Max, partage nos expérience.

Je retrouve ensuite les Kelly et Paul, qui ont à nouveau fait le déplacement pour venir me chercher. Qu’à cela ne tienne, puisqu’on est en ville, autant qu’on en profite, c’est parti pour un resto en famille ! Après une demi-heure de délibérations, consultations d’Internet et longues polémiques, on opte pour un restaurant italien. La note est pour eux, on se régale, on parle beaucoup, on rit. Je les aime tellement. Cette soirée est un délice. On rentre à la maison heureux et repus, la tête pleine de rire et de joie.

Day 4 : Malgré l’insistance du couple pour nous garder le lendemain, Paul et moi décidons de repartir dans l’appart de la 55ème, pour éviter la distance avec la gare centrale d’où nous devons repartir le mardi. On abandonne la maison vide à 9h30, Hillary et Kevin étant partis travailler des heures auparavant. Je sens qu’ils sont tristes qu’on parte si vite. Peut-être finalement remplaçons-nous pour quelques heures ces enfants qu’ils n’ont pas… Comme ils ont pour quelques heures remplacé nos parents qui sont si loin. Hillary, Kevin, pour tout, merci. God bless you ; vous êtes dans mon cœur pour longtemps.

Retrouvailles avec le métro interminable, bagages en prime. Une fois arrivés, on dépose en vitesse les sacs à l’appart, et puis direction Soho pour un shopping express. On cherche les boutiques, on trouve les boutiques, je ruine mes parents (pardon). A nouveau, ça pince. Et il pleut. Une fois nos porte-monnaie vides, les mains pleines de paquets, on retrouve Pedro, Lars et Lucas sur le pont de Brooklyn. Trempés, frigorifiés, on se précipite dans un starbuck bondé où on attend que l’averse laisse la nuit tranquille. Puis je me laisse guider par les copains et on atterrit dans un resto thaï où nous attend Cristine et ses potes. Je m’assieds, le dos en compote, les épaules en miettes, toute dégoulinante et glacée. Progressivement on se réchauffe, on commande les plats, les gens n’arrêtent pas d’arriver et la table est très vite dépassée par le nombre de nouveaux convives. Le repas est excellent, je fais de nouvelles connaissances, je retrouve mes amis dispersés dans la ville. A nouveau, trop laminée pour sortir, je rentre à l’appart où le sommeil me saisit instantanément, Paul me rejoignant plus tard dans la nuit, après moultes bières et marches dans la ville.

Day 5 : Ce dernier jour, je décolle tôt. Je pars visiter Chinatown, où je prends probablement mes meilleures photos, malgré mes épaules défoncées par les bagages. Chinatown est incroyable. Je ne cesse de m’émerveiller devant les petites boutiques de fringues, de bouffe, de biblots et de n’importe quoi.

Chaque quartier de New-York est un mini-voyage à travers le monde. Quel bonheur de marcher dans les petites rues, de se perdre parmi la foule qui ne parle plus un mot d’anglais passée Canal Street. Je suis contente de m’apercevoir que la ville m’est maintenant plus familière, je m’y repère sans trop de difficultés, je connais certaines rues, certains quartiers. New-York mon amour. Que j’aime cette ville…

Et puis c’est le retour à Wesleyan. Les retrouvailles avec les arbres flamboyants, rouges et jaunes, ma maison recouverte d’un tapis de feuilles mortes et d’aiguilles de pins.

Je vous laisse avec ces quelques photos de l’automne du Connecticut, mes amis, en espérant vous avoir fait, vous aussi, voyager.

PS: Mangée par mon boulot en argentique, j’ai laissé le soin à Silvio de prendre les photos en numérique. Pardon donc pour ce petit nombre d’images, je pensais en avoir plus mais alterner les deux appareils relevait du miracle.

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Fall break.

I’m not dying, I just need to turn my brain off.

See you in better days.

Downtown, l’Amérique

Pendant l’ISO, un soir, j’ai rencontré deux mecs de Middletown, Max et Espartaco. Dreadlocks, tattoos, baggies, un chouia de provocation dans le regard. Premier contact avec l’au-delà Wesleyan. Il fait bon, on est assis sur les escaliers de la bibliothèque, en face de Foss Hill ; on parle pendant un bon moment. Les deux voient les choses en grand. Max rappe, Espartaco tourne des films, ils se voient déjà au sommet. Sans une once d’ironie, Espartaco me dit qu’il est le prochain Scorsese. Sans déconner. En attendant il vit à New-York où il tourne et monte les clips de Max qu’il me montre avec fierté. Mon regard se pose alors sur les tatouages de Max. Ce besoin désespéré d’ancrer son histoire sous sa peau !… Sur son bras gauche, ses initiales – WMB, les mêmes que celles de sa mère (Oedipe quand tu nous tiens !), le drapeau du Connecticut, un œil ouvert couronné aux milieu d’yeux aveugles – au royaume des aveugles les borgnes sont rois, et une citation extraite du poème de Nathan West : Mother is God in the eyes of a child.

Ils sont marrants – deux petits garçons, aux rêves aussi trop grands pour eux que leurs pantalons.

Deux minutes plus tard, les Orientation Leaders fondent sur moi. Ne traîne pas avec ces mecs-là, c’est des gars de downtown qui n’ont rien à faire ici. Des fouteurs de merde. Des gens dangereux. Je sais que tu es une grande fille, mais, etc, etc, etc.

Bref, à cette époque pas de téléphone, impossible de garder contact.

Vendredi dernier – un mois plus tard. Comme la quasi-totalité des soirées de week-end, je finis ma nuit sur Fountain Avenue, la rue des Seniors, à discuter avec tout le monde. Sur le trottoir d’en face, au milieu de son troupeau de potes, je reconnais Max – qui se souvient de mon nom (!). Retrouvailles en règle, échange de numéro de téléphone. Il se barre avec ses boys, comme il les appelle ; il me propose de me joindre à eux, mais je suis trop épuisée pour donner suite.

Mais dimanche, promis. Je quitterai ma wesbulle pour les profondeurs abyssales.

Dimanche, donc. 11h pm, ma voiture est avancée. Bienvenue à cliché-land : voiture noire, sièges de cuir, rap qui hurle et trois immenses blacks assis à l’intérieur. Hm, hm. Camille, parfois il est bon de réfléchir un peu AVANT d’agir. Je flippe un tout petit peu, j’avoue. Mais je grimpe. Pendant que je vois mon cocon s’éloigner à grands pas par la fenêtre de la voiture qui s’engouffre dans la nuit glaciale de Middletown, je prie pour ne pas avoir agi complètement inconsidérément.

Mais non.

On arrive devant une grande maison. Nous sommes chez les grands-parents de Rudi, un des amis de Max, qui sont absents pour la semaine et lui ont laissé les clefs de la maison (et celles de la voiture par la même occasion). Et quelle maison – énorme maison. Ici tout respire l’américanisme tel que je l’imaginais. Le trop partout. La déco terriblement kitsch, les photos des petits-enfants au regard angélique sur chaque centimètre carré de mur, les fausses fleurs, l’odeur de naphtaline. Le congélo qui en appuyant sur un simple bouton et sans avoir à ouvrir la porte sert plusieurs types de boissons. Les trois voitures dans le garage. Les CINQ télévisions (immenses écrans plats dernier cri, s’il vous plaît).

J’observe. Intriguée. Toutes mes valeurs se cassent la gueule en trois coups d’oeils.

Et puis Max commence à parler. J’entre en terre inconnue. Parcours typique: père alcoolique, adolescence difficile, progressif désintérêt pour l’école, addiction au hasch, deal, arrestation, période d’essai, re-deal, re-arrestation, et bim : 18 ans, six mois de prison. La prison, il m’en parle comme de l’enfer. Un enfer salvateur, cependant. Là-bas il se drogue aux livres et au rap. Il écrit des dizaines et des dizaines de chansons. Il pense. Depuis, il ne touche plus à rien. C’est un mec intelligent, ça se voit. On parle de ses projets. De son rap. Il n’envisage qu’une carrière brillante, de la thune, du succès. Si tu bosses à fond, ça paye toujours, m’affirme-t-il. Hm. J’objecte que je connais un paquet de personnes sacrément douées qui bossent pour de vrai et qui galèrent toujours, mais il n’a pas l’air convaincu.

Et puis je ne peux pas m’empêcher de faire une réflexion sur l’excès de matérialisme de cette maison. Pourquoi cinq télés ? Pourquoi pas juste une ? Tu vas quand même pas me dire que fréquemment cinq personnes veulent regarder cinq programmes différents… Pourquoi pas garder ce fric pour autre chose ? Les voyages ? Les études ? Autre chose ? Il me regarde profondément et me dit : « Tu sais quoi ? Quand j’aurai la thune c’est pas cinq télés que j’aurai, mais une dans chaque pièce. Quand tu as connu la misère, le manque, je peux t’assurer que tu veux que tout le monde voie dans quel confort matériel tu vis. Et puis qu’est-ce que ça fait, hein ? S’ils aiment avoir cinq télés. Ils sont heureux et ça dérange personne ». Damn. Ce besoin de montrer sa réussite par la surconsommation… J’insiste : « Mais pourquoi ne pas garder l’argent pour des choses plus importantes ? T’aurais pas envie d’aller voir le monde, toi ? ». Il me regarde : « Dans l’absolu, ouais. J’aimerais bien. Mais pour l’instant c’est vraiment pas ma priorité. J’ai mon business ici, si je me barre tout se casse la gueule ». Et là, le choc culturel m’explose à la tronche. « Quand je regarde l’Amérique et tous ces gens qui viennent d’ailleurs ici, chercher une meilleure vie, je sais que ce putain de pays est juste ce qui existe de mieux. Les gens crèvent pour venir ici. Le plus misérable boulot pour un américain est une pépite pour les étrangers. Alors voyager… Plus tard, peut-être ». ET BIM. Il affirme ça, comme ça, gratuitement, sans aucun élément de comparaison – Max n’a jamais quitté les US, sauf une fois, pour aller au Canada.

Et pourtant. Pourtant, lui ne m’emmerde pas avec le fait que je ne bois pas. Il respecte, il me fout la paix. Pourtant, lui m’écoute pour de vrai, et à aucun moment ne prend d’air arrogant ou condescendant à mon égard. Je lui parle de mes délires, du chant, de la Maîtrise, de la France – je sais que je suis à mille lieux de ce qu’il connaît et de ce qu’il vit ; et ça l’intéresse. On philosophe sur la vie, sur le rapport à l’art, à la spiritualité, j’évoque mon parcours et mes difficultés, il m’explique le sens de ses textes – qui sont bons, en plus (!) –, il aborde sans honte son évolution par rapport à la drogue, ses erreurs, ses projets. Son star-power. Une nuit entière à partager deux univers à des années lumières l’un de l’autre. Avant de s’endormir sur le canapé, télé allumée (les copains ne peuvent pas dormir dans le silence, ils ont besoin de musique / d’un film en bruit de fond).

J’en ressors complètement déphasée. Même si au fond on sait que la culture est différente d’un pays à l’autre, expérimenter cette différence est un choc. J’essaye autant qu’il m’est possible de comprendre l’altérité de ces mecs-là, de raisonner avec leur esprit et leur vécu. Pourtant je ne peux m’empêcher d’être troublée par la juxtaposition dans un seul cerveau d’une telle intelligence et de positions si opposées à ce qui me semblait évident. Les questions s’auto-tamponnent dans ma tête. Comment une société peut-elle parvenir à faire croire à ses habitants que posséder la plus belle voiture, le plus grand nombre d’écran, est une fin en soi ; que ce n’est plus l’utilité de tel ou tel objet qui en crée la valeur, mais ce qu’il représente aux yeux des autres ? Comment peut-on arriver à perdre même la curiosité de l’ailleurs ? Comment une telle aveugle auto-satisfaction de son propre pays peut-elle s’ancrer dans la conscience, sans qu’elle ait aucun élément de comparaison ?…

Voilà trois nuits que je sacrifie mon sommeil à tenter de comprendre l’American Way of Life. Qui me fascine autant qu’il me répugne. L’incompréhensible attire irrémédiablement, tout autant qu’il effraie. J’y retournerai ce soir. Et demain. Et…