First month

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September 26th. Voilà déjà écoulé mon premier mois à Wesleyan. L’heure du bilan ? Peut-être. Peut-être pas ; j’ai toujours l’impression d’être arrivée hier. Je ne sens pas vraiment d’« influence 3A », ou de bouleversement intérieur, je n’ai pas eu de révélation quant à mon rapport aux autres, à moi-même ou à mon avenir, non. J’ai toujours l’impression d’être dans la vie normale. Normale, mais en mieux. Tellement normale, même, que j’ai du mal à me dire que ce que je ne suis ici que pour seulement huit mois, que tout ça n’est finalement qu’une parenthèse, une sorte de rêve éveillé, qui commence en fermant les yeux le soir et qui se clôt quelques heures plus tard, au retour à la dure réalité. Parce que oui, j’aime particulièrement ma vie ici. Ici la vie est positive. Certains moments si simples m’émerveillent de leur beauté.

Le matin, j’ouvre les yeux sur l’extraordinaire reflet du soleil sur les arbres, tous ces petits grains d’or courant sur le vert des feuilles, mes yeux qui s’ouvrent sur le spectacle du réveil de la nature, MERCI.

Le lundi soir, cet incroyable quart d’heure de positivité et de paix, après la répétition de gospel, cet homme merveilleux qui diffuse autour de lui la bonté et la joie, cet homme, MERCI.

Chaque personne que je photographie, je me souviens, les escapades dans Middletown, je me souviens de ces deux enfants au regard si sincère, de toi cet homme ivre à la main couverte d’une écriture serrée et violente, de toi le fou qui voulais aussi des dollars contre les photos, je me souviens, MERCI.

Mon campus endormi, le dimanche matin, lavé presque des excès de la veille, mon campus désert et muet dont le soleil ne révèle la beauté qu’à mes yeux privilégiés, je continuerai de me lever tôt le dimanche matin, MERCI.

Vous tous que je découvre chaque jour, vous tous que je ne connais pas encore, vous les amis ou bientôt amis, les soirées les rencontres les rires, MERCI.

Un mois, on prend ses marques. Les gens commencent à me connaître. Ils appellent mon vélo Reggie. Ils m’invitent aux soirées. Un mois, la pluie commence à tomber, les proches à manquer. Je ne regrette pas la France un instant, mais vous les vrais, parce que finalement ce qu’il y a de plus dur ici, c’est de vivre tout ça tout seul. J’aimerais pouvoir vous envoyer mon reflet du soleil sur les feuilles par mail, mais…

PS – Ci-dessus les photos du Spanish birtday, anniversaire surprise de Tati et Pedro samedi dernier – ou quand la maison s’est retrouvée envahie par des dizaines inconnus au bout d’une heure.

How things go on…

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Ce soir, en attendant que l’imprimante se libère à la bibliothèque, j’ai scotché 10 bonnes minutes devant la baie vitrée, par laquelle le soleil imposait ses dernières lueurs. Des nuages rose saumon sur un ciel gris, quelques reflets dorés sur la pelouse, les briques rouges de Usdan qui se détachent au fond du pré. Quelle magnifique tombée de nuit. Très souvent ici je me dis que je voudrais photographier les sensations que j’éprouve. L’émotion que suscite ce coucher de soleil. Voici trois semaines que je suis à Wesleyan et pas un seul instant la France ne m’a manquée. Après la phase A de découverte permanente, j’entre dans la phase B : les découvertes se mêlent aux premiers repères, aux premières habitudes. Les cours, les amis, les soirées. Pour ce qui est des nouveautés, plusieurs excellentes nouvelles se sont succédées.

D’abord, j’ai un vélo. Un magnifique vélo rouge, acheté en 1978, chiné sur internet par Arya, saint Arya. Je le garde jalousement dans la room 3, en attendant que le soleil revienne et que je fasse un tour chez le marchand de vélo de Main Street pour m’acheter un antivol. Photos à venir, promis.

Ensuite, ce jour est à marquer d’une croix, parce que oui, oui, OUI, Reslife m’a donné les clefs de la room 2. Je suis officiellement chez moi et mes préciosités vont pouvoir regagner leurs pénates !!!!!!!!!!!!! Je suis à deux doigts de croire en Jésus.

Enfin, j’ai fait mes premiers tirages photos argentiques. Le cours de photo demande un travail de malade. Chaque étape nécessite une réelle réflexion et précision sous peine de, au mieux, se voir infliger des millénaires de boulot supplémentaire, au pire de ne rien pouvoir faire du négatif. Il y a d’abord les heures de prise de vue (une centaine de photos par semaine). Le numérique m’avait oublier toute la difficulté et l’enjeu de ce simple déclic. Qu’est-ce que tu prends ? A quel moment ? Pourquoi ? Avec quelle ouverture ? Quel shutter speed ? Pourquoi ? Toutes ces questions, 36 fois par pellicule. Puis vient le premier isolement dans le noir complet pour le tirage des négatifs (chacun étant minutieusement analysé et commenté – sans pitié – par Sasha). Des négatifs il faut ensuite imprimer les contacts sheets, c’est-à-dire des planches sur lesquelles apparaissent toutes les photos, en petite taille, en positif, à nouveau vues par Sasha. La dernière phase est celle de l’impression des photos dans leur taille définitive, à partir des négatifs. C’est LONG. Pour l’instant, il me faut environ une heure et plusieurs essais pour tirer une seule bonne photo. Cela vous laisse imaginer l’ampleur du travail, même si on ne doit tirer que 3 ou 4 photos pour chaque cours et si je gage sur l’expérience pour apprendre à gagner du temps. Chaque semaine a lieu une critique collective durant laquelle les photos punaisées au mur subissent l’analyse rigoureuse de Sasha. La première a eu lieu ce matin. Belle leçon d’humilité… La photo argentique, c’est d’abord l’apprentissage de la patience. Pour l’habituée que je suis à prendre des tonnes de photos et à les voir dans l’heure qui suit, la frustration atteint un très haut degré. C’est aussi l’apprentissage de la précision, la moindre inattention pouvant ruiner un cliché. Cependant, je réalise la chance que représente l’opportunité d’apprendre les bases de la photographie et ce dans d’aussi grandioses conditions (20 rouleaux de pellicule + 200 feuilles d’impression photo + tous les produits pour le développement offerts, un appareil argentique prêté pour le semestre, une chambre noire mise à notre disposition…). I ❤ Wesleyan.

En tout cas, je n’ai pas le temps de m’ennuyer. Je travaille beaucoup, surtout pour la photo, mais également pour le cours de cinéma qui demande pas mal de lecture chaque semaine. Les readings me prennent toujours deux fois plus de temps que les autres, d’une part parce que je prends des notes, et d’autre part à cause des mots de vocabulaire que je dois chercher et noter sous peine de les oublier deux minutes plus tard. Le reste, c’est que du fun (remarque, même ce boulot là, c’est fun). Le cours de West African Music devient plus intéressant maintenant, même s’il est toujours un peu en bas de ma top liste. Le cours de hip hop est ouf. Et Ebony singers, ah, Ebony singers… Il faudrait un article entier pour en parler… 80 personnes, trois voix, chantant à pleine voix pendant deux heures la gloire de Dieu (à pleine voix / à tue-tête, ça dépend des fois… Parole du chef : « if it doesn’t hurt, you’re probably wrong » (!))… La méthode est un peu particulière pour le moment, parce qu’on ne reprend pas les chants appris précédemment, mais on voit de nouveaux chants chaque semaine. Pas de partition dans le cours, tout est du par cœur. Je galère un peu avec le vieil anglais, mais ça va le faire progressivement. C’est du gospel dans les règles de l’art. Avec l’ambiance ! Que du bonheur. Généralement, les séances finissent dans l’excitation générale et le dernier quart d’heure est consacré à l’apaisement des esprits. Le chef est un grand pasteur black complètement habité par Dieu, à l’incroyable capacité de transmettre sa foi de manière très simple, très douce, et très convaincante. Il clôt chaque répétition par un temps de méditation. Souvent une anecdote d’abord, qu’il relie à un épisode de l’évangile. Et puis l’annonce de nos homeworks. Il sait toucher les préoccupation des étudiants, la confiance en soi, le regard des autres, la peur de ne pas être à la hauteur… Cette semaine, les devoirs, c’était donner chaque jour un commentaire positif à quelqu’un. Être celui qui apporte l’apaisement. La confiance. Chacun d’entre nous est tel que Dieu l’a voulu. Chacun d’entre nous a quelque chose de beau en soi. Aidez-les autres à le révéler, sans attendre de retour. Et puis on prie, ensemble, les mains liées. Moi qui ne suis pas croyante, ces moments d’intense communion me bouleversent. Le même genre d’émotion que j’avais à Saint Bénigne… La pièce irradie de bonté. Saint homme. A nouveau, quelle leçon d’humilité…

J’ai trop écrit déjà, je retourne à mes readings, et vous souhaite une bonne nuit.

Lovely housemates – international diner

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Nous voici au premier dimanche post-rentrée. Soir du très grand et très longtemps fomenté repas international, fait par nous-mêmes, en remerciement pour l’incroyable semaine d’orientation que nous ont offert les OL (Orientation leaders). L’objectif est que chaque habitant du 210 Cross Street – Two ten cross’ – cuisine un plat de chez lui. On est quarante dans la cuisine, il fait une chaleur à crever. On est sept cuisiniers sur la même paillasse, on se monte les uns sur les autres pour remuer, touiller, étaler, goûter, battre, mettre sur le feu, retirer du feu, se jeter sous l’eau froide après la quinzième brûlure. Chacun crie sur les autres dans sa propre langue. Les odeurs d’épices et de sauces mijotées qui embaument la maison flottent jusque dans la rue. Les OL arrivent peu à peu, l’atmosphère se détend ; les gens se mettent à rire, les verres s’entrechoquent, la musique groove.

L’occasion de faire les présentations. Mes merveilleux housemates ET merveilleux cuistos.

La première moitié des habitants du 210 Cross (la mieux) est celle du rez-de-chaussée :

Room 1, à gauche en entrant par la porte principal, Lucas. Brésilien, parents allemands immigrés à la suite de la seconde guerre mondiale. Chimiste et sinophone, il laisse toujours traîner des feuilles couvertes de signes sibyllins – toute la question est de savoir s’il s’agit d’exercices de chimie ou de chinois. Lucas ne tire pas plus de deux mots par heure mais il est toujours partant pour faire la fête. Fun fact : ma fierté de la soirée est d’être parvenue à prendre une photo de lui souriant (admirez-la, c’est une pièce d’anthologie).

Room 2, ou 3, c’est moi. Après le cinquième échec auprès de Reslife pour changer de chambre, j’ai décidé de prendre les devants et de bouger en zone libre de mon propre chef. Je n’ai évidemment pas les clefs, donc les préciosités resteront dans la Room 3, recyclé en débarras. Il va aussi falloir que je fasse gaffe à ne pas m’enfermer à l’extérieur, car le verrouillage de la porte ne s’effectue que de l’intérieur et il est assez facile de verrouiller sans s’en rendre compte…

Room 4, à droite en entrant par la porte principale, c’est Silvio, allemand moitié italien. Linguiste, il majore en anglais et en allemand, et est aussi T.A., Teaching assistant: il est payé pour donner des cours de langues. Toujours calme, toujours rigolo, il a déjà trois histoires de cœur à son actif après une semaine de classe.

Il vous faut maintenant emprunter l’escalier de bois qui s’offre à vous.

Room 5 et 6 sont habitées par les espagnols, Tatiana et Pedro. Respectant le cliché ils sont arrivés en retard et ont loupé l’ISO, ils mangent tard, se couchent tard et se lèvent tard. Ils viennent tous les deux de l’équivalent de SciencesPo de Madrid et majorent en government. Ils sont très drôles 90% du temps, et le reste ils s’engueulent en espagnol. Tati était à SciencesPo l’année dernière, c’est sa deuxième année à l’étranger et sa dernière année de cours. C’est une bosseuse qui cumule ses cinq cours avec un boulot à Usdan + les soirées qu’elle ne manque jamais.

Room 7, juste à droite en haut des escaliers, habite Lars. Germain à 200%, Lars ne peut pas vivre sans sa bière. C’est d’ailleurs le mot qu’il utilise le plus, même si ses lamentations ont vivement diminué depuis que les garçons ont installé une beer room dans une enclave de la cuisine. Il majore en économie. S’adapter au germain est une tâche assez ingrate au premier abord, mais avec le temps on s’y fait, et on le trouve même sympathique. Une fois qu’on a pigé que le germain DETESTE la triche dans les jeux, même les jeux à boire, qu’il ne faut pas s’acharner à comprendre ses blagues et surtout que le seul moyen de calmer une colère de germain est de lui coller une bière dans la bouche.

Enfin, tout au fond, la Room 8 est occupée par Paul, l’irlandais. Paul est un musicien brillant qui joue du piano, du violon et de l’accordéon. On a d’ailleurs commencé à travailler ensemble des pièces pour donner un concert dans les semaines à venir. C’est un vrai plaisir de circuler dans la maison pendant qu’il travaille ses morceaux à l’étage supérieur. Fun fact: il a arrêté de fumer il y a deux semaines… pendant une semaine. Hier il a été la source d’une de mes plus grandes joies depuis mon arrivée ici : il avait cuisiné un plat de poulet et de légumes BIEN CUITS. Mes premiers légumes d’Amérique qui ne croquent pas sous ma dent!!!!!!!! J’en aurais versé une larme.

Voilà pour le tour du propriétaire. La maison est remplie de langues et de drapeaux, d’odeurs de tortillas, de livres de Camus et de sonates de Bach. Et c’était diablement bon !

Wes – one week

La vie commence progressivement à Wesleyan. Les cours ont repris, tous les étudiants sont revenus, les commerces ont ouvert à nouveau. Après cette intense période d’échange et de découverte, on entre dans la phase active. La chambre n°2 est toujours vide, et après m’être rendue pour la quatrième fois à la Residential Life pour voir la connasse censée me donner les clefs, je suis repartie sur ma faim, devant encore attendre qu’elle passe un énième coup de fil à un énième service et qu’elle me tienne au courant par mail. Nan mais sérieusement. Je devrai donc encore garder ma nano-chambre quelques jours… Ce matin, je ne suis pas réveillée par le soleil et les écureuils. C’est ma première grisaille, pas de doute, c’est la rentrée.

A Wesleyan, le système de choix de cours est beaucoup plus ingénieux qu’à SciencesPo et consorts. Une première phase de pre-registration permet d’entrer les cours souhaités dans un logiciel qui assigne à l’élève un, deux, trois ou quatre cours. Une seconde phase permet de laisser tomber informatiquement certains cours s’il change d’avis en cours de route, et cette place peut être prise, toujours sur Internet, par la première personne à fondre dessus. Enfin, la troisième période est la période du Drop/Add. Que SciencesPo devrait définitivement inscrire à son programme. Chaque élève a le droit de se rendre à tous les cours pendant les deux premières semaines, et de laisser sa place dans un cours, ce qui permet à un autre élève potentiellement intéressé de la récupérer. C’est aussi le moment où il faut jouer à fond la carte de la négociation – croyez-moi, j’y suis allée à mort avec l’accent français et l’œil larmoyant.

Mon agenda commence progressivement à se dessiner et j’en suis plutôt satisfaite, même si je dois faire une croix sur un nombre incalculable de cours passionnants si je compte avoir une vie. Pour l’instant j’ai donc un total de cinq cours. Ici les élèves prennent d’habitude quatre cours, mais je me suis permise un excès car certaines de mes classes demandent peu de travail individuel. J’ai donc pour l’instant :

  • Photography I,

  • West African music and culture,

  • Weimar cinema in context,

  • HipHop / breakdanse.

Le cinquième cours est un ensemble gospel, les Ebony singers. Je passe également des auditions pour intégrer les groupe de chant a cappella. J’ai abandonné le dessin, la danse africaine et l’histoire du mouvement black aux États-Unis, avec moult remords.

Le cours de photo était un vrai challenge. Les inscriptions avaient lieu en avril, je n’étais donc pas acceptée au préalable. J’avais simplement envoyé un mail suppliant à Sasha Rudensky, la prof, à cette période, avec quelques unes de mes photos, qui n’avait jamais obtenu de réponse. J’ai donc écrit à nouveau il y a quelques jours et je me suis présentée à la première classe. A laquelle je suis arrivée en retard, en nage, après avoir couru dans tous le campus à la recherche de ma salle pendant 45 min.

Je sens dès les premières secondes le poids de mon héritage dans les éloges de Sasha Rudensky à propos de ma prédécesseuse. Que de pression ! Je déteste par-dessus tout le récurrent « You’re the new Alysse! » Que j’entends à peu près trois fois par jour. Fuck you, je suis ni Alysse ni Berthe ni Gertrude. Je suis CAMILLE, un point c’est tout. Mais, comme le dirait mon pote Arya (le grizzly des Bermudes en short et chapeau dans les photos de l’ISO) : « now you’re the new Alysse for everybody, you have to make your own name, dude… » Haha. Tu parles que je vais me le faire, ce nom…

Pour en revenir à cette histoire de photo, chaque élève non encore admis a donc passé un entretien avec Sasha à la fin du cours. Je lui ai expliqué mon parcours en détail, en insistant sur mon amour pour les arts visuels, ma terrible frustration de SciencesPiste, mon désespoir de ne pas pouvoir prendre de cours pratiques de cinéma… Bref, j’en ai fait des tonnes. Visiblement elle a apprécié ma motivation – et je crois que pour une fois, être la nouvelle Alysse m’a bien servi – et merci mon Dieu j’ai été prise. Awesome. Wonderful. Amazing.

Ca s’annonce comme mon cours le plus difficile, avec un travail hallucinant à rendre chaque semaine. Mais ça va être dingue. On travaille à la fois sur du film et du numérique (film et appareil argentique fourni par Wes, merci les 55 000 dollars de frais de scolarité), avec un minimum de 6 à 7 heures de shooting obligatoires par semaine. La masse de boulot me fait un peu peur, j’avoue, mais je suis vraiment contente. Merci Alysse.

Pour le reste, ma vie sociale bat son plein. J’ADORE mes housemates, on forme une super et éclectique équipe. Lars est victime de la passion d’Arya pour les drapeaux et un drapeau européen a poussé dans la cuisine. A venir une photo avec la famille au complet, on attend le soleil et une plage horaire où tout le monde sera là. Les amitiés se tissent progressivement, au fur et à mesure des rencontres, des discussions, des soirées. Je découvre des modes de vie à l’opposé du mien (de mon ancien mien, du moins), des nouveaux visages, des façons très étranges de faire la fête (!). Les gens ici sont une véritable galerie de portraits que j’aimerais croquer et raconter. Je ne compte plus le nombre de gens qui fendent leur visage d’un sourire extatique quand je dis que je fais mes études à Paris. Visiblement ici l’accent français est de loin le plus sexy, ça doit être un genre accent italien pour nous – en tout cas c’est un atout extrêmement pratique. Quand je demande pourquoi cet amour pour Paris, on me répond dans 90% des cas (95% pour les filles) : mode, bouffe, romantisme. Tout à l’heure j’ai même entendu une freshmen me dire « All French people are so beautiful!!! I am sure there are no ugly French guys ».

Décidément, les américains et moi, on voit pas la même chose.

L’handicapée linguistique

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On ne se rend pas vraiment compte de l’importance du langage.

Je découvre peu à peu combien sa richesse est aussi précieuse que la vue ou le goût. A Wes, les étudiants internationaux parlent tous très bien anglais, soit parce que c’est leur langue maternelle (UK, Inde, Afrique du Sud etc), soit parce qu’ils viennent d’un lycée international qui les a « bilinguisé ». Je me sens donc plutôt en retard sur les autres, même s’ils me rassurent tout le temps – « your english is soooo good! ». Je n’ai jamais vraiment su s’ils disaient ça sincèrement ou pour atténuer mon dépit. Je me sens comme amputée intellectuellement de n’être pas capable de développer des idées aussi complexes qu’en français.

Chaque conversation me martèle que dans la pratique d’une langue étrangère, se faire comprendre n’est que le premier pas. Un tout petit pas. Moi qui pensais parler très correctement anglais, je vous garantis que c’est la douche froide. Impossible de choisir des mots clairs, d’user de nuances ; mes phrases sont toujours dénuées de toute subtilité. Et c’est une réelle souffrance. Il m’est difficile de m’intégrer dans une discussion à plus de 1+1, particulièrement quand ce ne sont que des américains et qu’ils parlent vite (ce qui est le cas 90% du temps). D’une, parce que mon manque de vocabulaire m’empêche de saisir le sens global de la phrase, même si je pense que mon oreille s’adapte peu à peu aux nouveautés auxquelles elle est soumise. De deux, parce que je ne peux pas formuler ma réponse telle que je la voudrais, et que j’ai toujours besoin de construire préalablement la phrase dans ma tête avant de la dire. Comme cette situation me stresse, je bloque parfois carrément et il me faut une heure pour sortir une phrase à la construction basique… Le pied. Les soirées sont les pires moments. J’ai constaté que quand l’environnement est trop bruyant pour entendre distinctement ce que l’autre tente de dire, le cerveau reconstitue spontanément les mots grâce aux mouvements des lèvres. Mais dans une langue étrangère, cet exercice est beaucoup plus pénible, et la compréhension est d’autant plus laborieuse.

Du même fait, parler français me devient désagréable. Mon adorable advisor, M. Rider, francophone et francophilissime, trop heureux de trouver quelqu’un avec qui parler français, m’a dès notre premier rendez-vous parlé dans ma langue. Je me suis sentie si mal que j’ai dû la seconde fois lui demander si je pouvais lui répondre en anglais. Mon cerveau mélange tout, les mots se confondent, et je perds l’aisance que j’ai acquise au cours de la journée. Écrire, ça va. Curieusement, écrire en français ne me prive pas de mon vocabulaire. Mais quand je parle français, mon ventre se serre, comme si ça me rappelait de mauvais souvenirs. Comme si cette appartenait à un passé très lointain, que je voulais garder le plus lointain possible.

Du coup j’évite les rares français du campus. A part les professeurs de français, j’ai rencontré une fois les T.A. (teaching assistants) qui sont des étudiants spécialement venus pour enseigner, et ils étaient tellement parisiens dans leur façon d’agir que je me suis tirée dès que possible. Le retour des regards condescendants, des sous-entendus pourris, etc. L’horreur. Donc je les ai salués bien bas et je suis retournée sur mon nuage, bien décidée à ne plus en descendre.

En revanche, ce qui est intéressant, c’est d’observer comme le comportement s’adapte aux difficultés linguistiques. Comment je deviens spontanément plus extravertie, au contraire de mon habituelle tendance à me replier sur moi-même dans les situations de malaise. Comment le corps remplace les mots manquants par des gestes, des sourires, des rires. Parce qu’ici on n’a pas vraiment la possibilité d’être timide. Le fossé que la langue creuse doit être comblé pour tirer le meilleur parti des relations qui se tissent. Alors je me transforme un peu en clown. C’est tellement agréable. Et les gens vous aime beaucoup plus. En tout cas ils sont beaucoup plus sympathiques. Finalement, les malaises peuvent aussi créer des remèdes meilleurs encore que la situation initiale…

Sur ce, bonne nuit, je vais faire la teuf.

Capitaine clown Camille