La vingt-cinquième heure

Le 24 août 2012 fût la plus longue journée de ma vie. Elle s’est étendue sur 26h, entre 4h du matin heure française, heure où le fatidique réveil sonnait l’imminence du départ ; et minuit, heure new-yorkaise à laquelle mes yeux béats se sont enfin fermés. Entre ces deux horizons, j’ai volé plus de 9h30, porté plus de 35kg de bagages, écouté plus de 10h de musique, fait la queue plus de ? h (en tout cas, très longtemps) ; j’ai effleuré le sol de l’Islande, payé les flocons d’avoine et la salade la plus chère de ma vie ; j’ai traversé l’Océan Atlantique, atterri sur un continent inconnu (non sans sentir l’excitation monter à mesure que se rapprochait la baie de New-York), été coincée dans un taxi-bus pendant plus de deux heures à force air conditionné et napolitain pervers, erré hagarde dans les rues de New-York, parlé un anglais déplorable ; je me suis perdue dans le métro new-yorkais, j’ai découvert la folie de Times square, dévoré un énorme burger en compagnie de mes copines françaises, de deux américains, d’une anglaise et d’un finlandais, expérimenté la tristesse d’une vie de mineur aux États-Unis ; j’ai brûlé mes yeux, mes lèvres et mes narines à tout vouloir humer, voir et goûter.

N’ayant presque pas dormi de la nuit, le réveil matin n’a pas été une telle épreuve de force. Les quatre zombies Bordet ont fait route en zafira vers Roissy-CDG où ils sont arrivés vers 5h du matin. Alors que, jusqu’au moment café de la brioche dorée, je ne réalisais pas vraiment où j’étais ni, surtout, pourquoi j’y étais, les dernières étreintes sont lourdes en émotion. C’est la première fois que je quitte ma famille pour un si long séjour, et la séparation est brutale, même si je m’y suis psychologiquement préparée depuis des mois.

Vers 7h30, après avoir vu mes parents s’éloigner tandis que le tapis roulant m’emmenais vers le sas d’embarquement, j’ai pris place dans l’avion avec mes trois copines sciencepistes, Manon, Jodie et Héléna. Chacune d’entre nous a sa propre destination : si Héléna reste à New-York pour étudier un an à Columbia, Manon part à l’université Tufts de Boston et Jodie à Ottawa. Le voyage s’effectue sans heurt, 3h30 de vol pour arriver à notre première escale : Reykjavik, Islande. Le petit déj’ consiste en une informe bouillie grisâtre, seule nourriture du menu de l’avion qui me semble à peu près potable et surtout à peu près conforme à l’état de mes finances. Puis je termine (commence ?) ma nuit.

On arrive dans un ciel pluvieux, froid et gris. En Islande, les cheveux blonds font quasi partie de l’uniforme des agents de l’aéroport. Dans une ultime tentative d’acheter un déjeuner à moindre coût je me retrouve avec Jod dans une boutique duty free de l’aéroport où les prix ne sont affichés qu’en monnaie islandaise. J’achète donc à l’aveugle une malheureuse bouteille d’eau et un yaourt : cinq euros. Vive les aéroports.

Deuxième embarquement, the last one, 6h de vol entre Reykjavik et New-York. 6h assez pénibles pour les jambes, surtout à cause de la gamine à côté de moi qui passe le voyage à mater sur l’écran de son siège un gugus en plastique à perruque bleue se déplacer en faisant des acrobaties, des pompes et des adbos. Vers midi, enfin, la côte est en vue. Je suis très émue en apercevant, si bas, mes premiers paysages américains. Bonjour, l’autre bout du monde, me voilà. J’aurais tant aimé partager cette émotion avec vous, Papa, Maman, ratoune. Ma première surprise vient de la verdure : de nombreux espaces boisés jalonnent le paysage que j’aperçois par le hublot. New-York est verte avant d’être grise. Nous atterrissons, nul n’applaudis, nous sortons. Il est midi et des brouettes, et 18h à Paris.

Viennent ensuite les délectations administratives. Je fais l’expérience de la légendaire amabilité des agents de contrôle de l’aéroport JFK, no smile, no hi, just gimme your fucking passport. Il fait 10 degrés dans la pièce, 30 à l’extérieur. Nous apprenons par les écrans géants disséminés un peu partout dans la pièce qu’une fusillade vient d’avoir lieu tout près de l’Empire State Building : 2 morts, 9 blessés. Je suis trop décalquée pour suivre l’analyse de la journaliste, les copines transcrivent pour moi.

Je récupère mes bagages sans problème et nous nous séparons : Manon et Jod s’éloignent pour prendre le métro qui les emmènera à Brooklyn, chez le couchsurfer qui les héberge, tandis qu’Héléna et moi attendons un taxi pour le nord. Attendons. 30 min pour le réserver. 30 min pour qu’il arrive. Montons dans le taxi-mini bus où siège déjà une colombienne avec laquelle nous entamons la conversation. Le chauffeur est sympathique et parle avec un accent incompréhensible (on apprend ensuite qu’il est guinéen). Il fait des blagues auxquelles nous rions sans vraiment piger, mais qu’importe, on est à New-York, c’est fun. Ce que nous ignorons encore c’est que super-taxi s’arrête à chaque terminal pour récupérer des passagers, 15 min par arrêt environ. Nous serons finalement une dizaine de voyageurs à prendre place à bord, chacun de nationalité différente. A côté d’Héléna, un type essaye d’engager la conversation avec elle : il se prétend napolitain mais ne parle pas un mot d’italien et passe le voyage à tenter de se rapprocher subrepticement d’elle. Si vous pouviez imaginer sa tête. Mi-dégoûtée, mi-affolée. Trop drôle.

On traverse tout New-York et je voudrais avoir une paire d’yeux en rab pour tout enregistrer. J’ai l’étrange impression de déjà connaître cette ville, sans y avoir jamais mis les pieds. L’explication me vient en traversant Harlem : cette impression d’être dans un film. Les heures de cinoche que j’ai ingurgitées m’ont familiarisée avec ces immeubles de brique, ces rues à n’en plus finir, ces tronches si différentes de chez moi. Je jubile. Certains quartiers ont une ambiance un peu sud de l’Italie, avec les vieux qui parlent assis sur les escaliers des immeubles, les petites échoppes de nourriture cheap ou d’esthétique, les mamas qui parlent fort en tirant leur gosse par le bras… A cause de la fusillade, le centre est bouché, et je n’arrive dans la 83ème rue que deux heures plus tard, tour à tour en sueur à cause de la température extérieure et du poids des bagages, puis congelée par l’air conditionné du taxi et des intérieurs.

Après avoir posé mes bagages et m’être rafraichie, je m’apprête à rejoindre le point de rdv donné avec les filles, sur Times Square. Première constatation : les américains sont d’une étonnante gentillesse. Non seulement ils te renseignent avec précision et amabilité quand tu cherches ton chemin, mais ils viennent vers toi si tu as l’air paumé. Du délire. Ô parisien, prends la mesure de ton manque d’éducation.

Le métro à New-York, c’est folklo. Il y a des couleurs, des numéros, des lettres. La jungle. C’est un peu le sauna aussi : dans les couloirs on frise le 40°, tandis qu’à l’intérieur, la clim maintient la température à 15° max. Ça provoque de très intéressantes réactions physiques, mais je me suis surprise à esquisser un sourire en imaginant la 4 munie de la clim…

Comme je débarque à New-York avec AUCUNE connaissance sur la ville, à part ce que j’ai pu déduire de Gangs of New-York, j’imaginais que Times Square était, comme son nom l’indique, un square. Un truc à la jardin des Tuileries. Quelle n’est pas ma surprise d’arriver dans un immense boulevard, blindé de monde (essentiellement des touristes en mini short et t-shirt I love NY), encadré par d’IMMENSES buildings ornés de pubs IMMENSES et d’IMMENSES slogans illuminés et brillants. C’est la foule, le bruit, le bling bling. Les champs élysées, la classe en moins, le clinquant en plus.

Je croise tour à tour Mickey Mouse, Bob l’éponge, des indiens, des gens à poil, des faux nains. Je commence à m’interroger sur la santé mentale des américains mais un gigantesque écran me rassure : il ne s’agit que du concours de la personne la plus originale (à gagner : je sais plus combien de bouteilles de vodka). J’arpente le boulevard, complètement larguée, mon énorme sac me cisaille l’épaule, le soleil du début de soirée encore bien chaud tape sur ma tête. Tout est trop. Trop grand, trop gros, trop kitch, trop brillant, trop tout. J’ai l’impression d’être dans un parc d’attraction géant. Je n’arrive pas à prendre de photo correcte des buildings tant ils sont hauts.

Je fais bientôt la connaissance des couchsurfers de Manon et Jod, deux américains, une anglaise et un finlandais barjo, tous très sympas. Ils nous emmènent dans un resto à l’ambiance bistro, un peu trop bruyant, mais tellement fun. Et là, ô surprise. Comme on demande à être à l’extérieur, l’air conditionné étant branché au max, les serveurs nous emmènent sur une terrasse où ne trône qu’une seule table. Notre terrasse privée, la classe. Hyper cosy, avec fleurs, petits murets et encadrement de bois, pas de bruit : on est des rois. Et j’entame mon premier burger américain. Je verserais presque une larme.

De retour dans la rue, on se fait refouler à l’entrée d’un concert, minorité exige. Dommage. Alors on marche à nouveau vers le sud, Chinatown et Little Italy. Tout bouge, les magazins ne ferment jamais, les bars sont pleins à craquer, les enseignes brillent et les klaxons fonctionnent à plein régime. New-York, New-York. Je rentre en taxi jaune, mon compte en banque a fondu, j’ai des étoiles plein les yeux et du sommeil plein les pattes. Je m’endors vers minuit, un sourire de petite fille aux lèvres. Je vous l’annonce : c’est bon, vous avez gagné, je suis amoureuse.

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5 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. F*
    Mai 08, 2013 @ 08:16:20

    Bonjour Camille, pour te donner des idées dans ton futur dessin. Bises. F*
    Papier :

    Tablette (feu Moebius-Giraud) :

    Aquarelle :

    Réponse

  2. Camille
    Mai 08, 2013 @ 18:55:49

    J’ai rendu mon projet final ce matin… Merci pour ces belles vidéos !

    Réponse

  3. CLERY Jennifer
    Juil 29, 2013 @ 10:09:37

    Bonjour Camille.
    Bravo pour ce beau blog!
    Nous partons demain pour les USA avec escale de 17h à Reykjavik. Avais-tu récupéré tes bagages lors de ton escale?
    Merci d’avance pour ta réponse!
    Jennifer

    Réponse

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